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Leila Alaoui, à jamais dans les coeurs

Off to Ouaga, livre hommage de Abdelaziz Belhassan Alaoui à sa fille

Abdelaziz Belhassan Alaoui ne le sait pas encore, mais ce 10 janvier 2016, il voit pour la dernière fois sa fille, Leila Alaoui. Photographe de talent et surtout «humaniste engagée» comme la décrira un article du Temps de Genève paru peu avant sa disparition, cette dernière est décédée huit jours plus tard dans les attaques terroristes ayant frappé la capitale du Burkina Faso, Ougadougou, le 15 janvier 2016.

Elle s’y trouvait en mission pour l’organisation non gouvernementale Amnesty International pour une série de portraits sur les jeunes femmes burkinabées victimes de viol. Ses dernières paroles à son père seront «Off to Ouaga», c’est-à-dire je pars à Ouagadougou dans la langue de Shakespeare, sentence que M. Alaoui a choisie pour titrer le livre qu’il vient de consacrer à la deuxième de ses trois enfants, publié aux éditions Hermann.

Récit poignant écrit en huit semaines l’été 2016 à Tanger, ville très chère à Leila Alaoui et où, pure coïncidence, le roi Mohammed VI la décorera à la même période à titre posthume de l’ordre du Ouissam Al Moukafâa Al Wataniya, l’ouvrage revient sur les derniers jours de la photographe, de son séjour à Paris à son départ pour l’Afrique de l’Ouest, puis les attaques, l’espoir d’une survie qui sera malheureusement déçu après trois jours, et les larmes, qui aujourd’hui encore continuent de couler abondamment sur les joues de M. Alaoui, qui ne veut pas se résoudre à oublier car pour lui, ce serait trahir sa fille et sa mémoire. «Adolescent, aimant la période romantique de la littérature et de la poésie françaises du XIXe siècle, j’avais été très touché par la douleur de Victor Hugo qui avait perdu sa fille. Jamais je n’aurais pensé qu’un demi-siècle plus tard, je connaîtrais le même sort et la même douleur. Dans le poème intitulé «À Villequier», qu’il a écrit à la suite de ce drame, Hugo déclare: «L’oubli seul désormais est ma félicité.» Moi non. Cette félicité, je ne peux pas, je ne veux pas la trouver dans l’oubli,» explique-t-il. Il choisit donc, au contraire, de consigner le moindre détail des derniers jours de sa fille, en allant même jusqu’à retrouver, pour ce faire, ses e-mails.

Tirs à bout portant
Ce 15 janvier 2016, Leila Alaoui l’avait passé d’après la reconstitution globale faite a posteriori avec son chauffeur Mahamadi Ouédraogo dans la brousse. Elle y était pour rencontrer les personnes qu’elle devait photographier. Rentrée à Ouagadougou, elle fait un crochet par le Cappuccino, un café qu’elle avait repéré qui servait des salades bios variées, qu’elle préférait à la cuisine locale, faite de poulet aux cacahuètes. Mais à peine était-elle descendue de la voiture qu’elle fut surprise par des tirs à bout portant, oeuvre de terroristes à la solde d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), qui allait dans la foulée revendiquer les attaques. Elle est plusieurs fois touchée. Mahamadi Ouédraogo reçoit lui aussi des tirs et, après que la voiture se soit enflammée, meurt brûlé vif. Un passant, Ibrahima Palé, remarque Leila Alaoui, qui saigne abondamment. Il l’embarque sur sa moto pour l’aéroport, d’où elle sera transportée vers la clinique Notre-Dame-de-la-Paix, où elle est opérée d’urgence. La photographie avait gardé sur elle son téléphone, qu’elle utilisera pour appeler sa famille, qui vient juste de rentrer à Marrakech de Paris. Commence alors un marathon visant à exfiltrer Leila vers la France, où elle pourra recevoir de meilleurs soins. Soulaimane, le petit frère à peine moins âgé qu’il aurait pu être un jumeau, débarque entre-temps à Ouagadougou. Il est aux premières loges aux tentatives désespérées des siens pour sauver la photographe.

Impossible deuil
Celle-ci subit deux arrêts cardiaques. Un troisième arrêt lui laissera des séquelles irréversibles. «Il ne l’emportera pas et on s’occupera des séquelles,» réplique le père, à l’appel en détresse du plus jeune de ses enfants. Mais Leila décède. Il est 21h27. Le 10 juillet 2016, elle devait fêter son trente-quatrième anniversaire, qu’elle aurait probablement passé à Beyrouth avec son ami libanais Nabil, dont elle partageait la vie depuis cinq ans et avec lequel elle envisageait de fonder une famille. «Après Ouaga, je déposerai mon bâton de pèlerin, mon appareil photo et ce ballot qui devient lourd à porter. Je planterai ma tente sous un cèdre et je serrerai très fort mon homme dans les bras,» avait-elle confié peu avant son départ au Burkina à son ami Mahi Binebine, comme l’artiste peintre et sculpteur le rapportera dans une émouvante chronique qu’il lui dédiera après sa disparition.

La suite du livre revient sur la gestion du deuil, qu’aujourd’hui encore M. Alaoui n’a pas encore fait et, de ses propres mots, ne fera probablement jamais, et en profite pour interroger nos sociétés musulmanes, et a fortiori au Maroc, sur certains de leurs us. Des amis non musulmans de Leila qui ne peuvent par exemple se recueillir sur sa tombe au prétexte de ne pas partager la même confession qu’elle. De Christine, la maman, qui ne peut hériter de sa fille quand bien même il s’agit d’un maigre pécule, car elle aussi n’est pas musulmane. De l’attachement aux apparences qui, somme toute, alimente certains esprits fermés, dont ceux des terroristes qui ont assassiné Leila.

Le livre raconte aussi l’histoire extraordinaire de la grand-mère qui, à 92 ans passés, choisit d’embrasser la foi musulmane pour être enterrée auprès de sa petite-fille, et rend hommage à cette «révoltée» qu’était Leila Alaoui qui, selon le témoignage de son père, «aimait les gens qui en voulaient à la société, et surtout ceux d’entre eux qui étaient incapables de l’exprimer». À jamais elle restera dans les esprits de tous ceux qui l’ont connue.

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