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Le vendredi noir

L’attentat contre la mosquée à Koweït a fait 28 morts.

L’attentat contre la mosquée à Koweït a fait 28 morts.

Jamais la Tunisie n’a paru aussi  proche, bien que la géographie  s’en soit mêlée en intercalant  l’Algérie. Le vendredi  26 juin 2015, la verdoyante  Tunisie a été secouée par l’un  des attentats les plus meurtriers  que le pays ait connus. Un pays  qui se remettait à peine de l’attaque  du musée du Bardo, le 18 mars 2015.  Le choix du lieu n’est pas fortuit,  Soussa, à 143 Km au sud de Tunis,  une station balnéaire bien équipée,  mise en évidence par les tour-opérateurs  et très prisée. Les touristes, en  majorité européens, qui bronzaient  paisiblement, étaient loin d’imaginer  qu’ils allaient payer de leur vie ce  coin de paradis. Qu’ils étaient dans  le viseur de la kalachnikov d’un jeune  homme, Seifeddine Rezgui, âgé de  23 ans. Bilan: 38 morts et des dizaines  de blessés.

Dégâts humains
Un coup dur pour une économie déjà  fragilisée et tributaire, en partie, du  flux touristique. Ce même jour de  prière, un kamikaze de nationalité  saoudienne se fait sauter dans une mosquée à Koweït, faisant 28 morts et beaucoup  plus de blessés. Pour compléter cette série noire,  en tenant compte de la progression du soleil entre  l’Orient et l’Occident, c’est tôt le matin qu’un ressortissant  français, d’un père d’origine algérienne  et d’une mère d’origine marocaine, Yassine Salhi,  tue et décapite son patron, avant de prendre le  véhicule de celui-ci comme voiture bélier pour  s’engouffrer dans une usine de gaz industriel,  dans le département de l’Isère. S’il n’avait pas été  maîtrisé à temps, les dégâts humains et matériels  auraient été beaucoup plus importants, vu la  nature très inflammable du produit. En somme un  vendredi noir. Apanage quasi-exclusif de la diplomatie,  le hasard de calendrier peut-il englober le  terrorisme trans-frontalier? Rien n’est moins sûr.  Aussi, cette concomitance induit-elle une question  imparable: Y a-t-il un lien de coordination entre ces  actes terroristes?

En fait, plus on avance dans la confrontation avec  l’horreur, plus la théorie du loup solitaire a du mal  à tenir la route. L’expérience cumulée renseigne,  toujours un peu plus, sur l’existence réelle de  ramifications régionales et internationales. L’un  de ces événements a été ouvertement revendiqué  par l’État islamique en Irak et au Levant (Daech,  en arabe); les deux autres n’en sont pas loin. En  tout cas, la date de leur exécution coïncide avec  le triste anniversaire de Daech, fondé en juin 2014,  qui aurait voulu marquer en lettres de sang sa deuxième  année de terreur.

Frontières indécises
Cette organisation tentaculaire avait annoncé la  couleur dès le début. L’objectif étant la création  d’un califat, une sorte de gouvernorat islamique  aux frontières indécises. Nous avons aussi été  avertis que cette abominable structure allait durer  et s’étendre à partir de l’Irak et de la Syrie. Deux  pays dont Daech contrôle une bonne partie du  territoire, en dépit de la coalition militaire internationale  conduite par les Etats-Unis, qui promet  de l’éradiquer. Force est de constater que c’est  plutôt Daech qui s’est agrandi, du moins sur son  territoire initial pour l’instant. Un état de fait qui  devient encore plus troublant lorsqu’on sait que le  pétrole extrait du sol irakien par Daech est vendu,  à moitié prix, à des compagnies européennes et  américaines. Lesquelles financent ainsi, directement,  une structure sanguinaire qui n’hésite pas à  exécuter, de la manière de la plus barbare qui soit,  les compatriotes de ses clients. Que signifie ce petit  commerce abject et à quoi jouent les puissances occidentales de la coalition? Toujours  est-il que la menace terroriste n’est  plus locale. Elle pèse sur un vaste  espace géopolitique qui n’a pas de  limites. Les méthodes de recrutement  et d’embrigadement de Daech  n’excluent aucun pays de la planète.  Les Européens, de nationalité ou de  souche, figurent par centaines sur les  listes de ralliement de Daech. Même  les adolescents sont ciblés.  Les pays du Maghreb sont naturellement  représentés. Toutes ces  nouvelles recrues transitent par le  passage obligé de la Turquie, avant  d’atterrir dans les camps d’entraînement  où ils subissent un lavage  méthodique de cerveau.

Nouvelles recrues
Daech compte sur eux pour semer la  terreur dans leurs pays respectifs, à  leur retour. Leur traçabilité pose problème  pour les services spécialisés les  plus aguerris et les plus performants;  d’un point de vue technique, mais  aussi au nom du principe de la libre  circulation des personnes.
Tous ces éléments militent pour la  nécessité absolue d’une coordination  régionale et internationale. Le  Maroc s’y est toujours engagé. Paradoxalement,  c’est avec l’autre rive de  la Méditerranée que cette conjonction  d’effort dans la lutte contre le terrorisme  s’est faite sans trop de problèmes; en  particulier avec l’Espagne et la France.  Exception faite, cependant, d’un moment  de crispation entre le Maroc et la France,  en 2014, suite à deux incidents diplomatiques  qui ont fait beaucoup de bruit.  D’abord, la venue de sept policiers, le  20 février 2014, à la résidence de l’ambassadeur  à Neuilley-sur-Seine, pour  remettre une convocation à Abdellatif  El Hammouchi, patron de la DGST, à la  suite d’une plainte mensongère déposée  en France, pour torture. Puis, il y a  eu le contrôle du ministre des Affaires  étrangères, Salaheddine Mezouar, le 26  mars 2014, malgré son passeport diplomatique,  lors d’un transit à l’aéroport  de Paris. L’incident a été vécu comme un  nouveau camouflet par Rabat.

Bien que passager, le gel des relations,  qui s’en est suivi, n’a pas été sans conséquences  opérationnelles sur les services  français; à l’heure où ceux-ci devaient  faire face à la menace permanente du  terrorisme. C’est d’autant plus pénalisant,  côté français, que le Maroc récupère  nombre de renseignements venant,  en particulier de la Mauritanie et de la  bande sahélo-saharienne. Cette crise  a eu au moins le mérite de démontrer  à quel point les échanges d’informations,  d’ordre sécuritaire, étaient  de la plus haute importance, quasivitale,  pour les deux pays. Il en va de  même pour les relations maroco-espagnoles.

Seulement voilà, l’Europe en général,  et au-delà, les Etats-Unis d’Amérique,  estiment, à juste raison, que ce type  de coopération doit être d’abord régionale  pour encore plus d’efficacité. Or,  c’est à ce niveau-là que rien ne va  plus. Entre le Maroc et l’Algérie, c’est  quasiment le degré zéro des relations  bilatérales, y compris les échanges  d’informations qui concernent la sécurité  territoriale. «Nous nous sommes  organisés pour passer outre», a  déclaré Mohamed Hassad, ministre  de l’Intérieur, à l’hebdomadaire Jeune  Afrique dans son édition du 21 juin  2015. De leur côté, les services marocains  poursuivent le ratissage antiterroriste.  Pas moins de 27 cellules ont  été démantelées depuis 2013, dont 14  en 2014.

Menace permanente
Toujours au niveau maghrébin, l’abcès  contagieux qui pollue l’atmosphère a  pour nom la Libye. Un pays où il n’y a  pratiquement plus de pouvoir central;  dont les frontières sont ouvertes aux  quatre vents et à tous les trafics.  L’arsenal constitué par Kadhafi et sa  boulimie pathologique de l’armement  n’alimente pas que les clans locaux  qui s’entretuent. Il fournit aussi des  armes aux groupes déstabilisateurs  de toutes obédiences, de préférence  les terroristes jihadistes. Une situation  chaotique où la responsabilité de la  France est établie.

Les tombeurs de Kadhafi n’ont  pas prévu de service après-vente.  Aujourd’hui, c’est toute l’Europe qui  reçoit une sorte d’effet boomerang par  le déferlement d’immigrés africains  en provenance des côtes libyennes.  Comme quoi, la sécurité au Maghreb  engage aussi celle de l’Europe sur la  rive nord-ouest de la Méditerranée et  même au-delà. Le terroriste jihadiste  est l’expression paroxysmique de cette  imbrication sécuritaire.

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