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Le prix de la « redevabilité sociale » décerné par la Banque mondiale à Aïcha Chenna

CREDIT PHOTO: AFP

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Une femme entière

CONSÉCRATION. Femme de courage et d’humilité, la fondatrice  de l’Association solidarité féminine récompensée. Une marque  d’estime pour un engagement de plus de 50 ans en faveur des  mères célibataires et de leurs enfants.

Dans le foisonnement  du tissu associatif,  une tête émerge et  se singularise. Elle  n’en fait pas une  stratégie de communication ou  de différenciation par rapport  à d’autres féminismes. C’est sa  nature. D’ailleurs, Aïcha Chenna  ne se définit pas comme féministe,  mais comme militante des droits  humains, par delà les disparités  sociales et les frontières du genre.  Chez cette femme entière, il y  a très peu de distance entre le  personnage et la personne, entre  l’être et le paraître. Elle est ainsi perçue par le grand public, au point  de devenir un visage familier dans le  commun des foyers; de préférence  les plus humbles, là où il y a urgence  d’écoute et d’action.  Comme pour être fidèle à sa militance  de base, sans tambour ni trompette,  Aïcha Chenna ne fait l’actualité  que lorsqu’elle reçoit des signes de  reconnaissance venus d’ailleurs. Elle  vient précisément de remporter le prix  du meilleur leader de “redevabilité  sociale”, pour la région du Moyen-  Orient et d’Afrique du Nord, décerné  par la Banque mondiale.

C’était dans le cadre du Forum  du Partenariat mondial pour la responsabilité sociale, tenu les 12  et 13 mai 2015 dans la capitale  américaine. Cette récompense  s’adresse aux intervenants  bénévoles qui prennent des  initiatives et conduisent des actions  contre l’exclusion et la vulnérabilité  sociale.
En apprenant la nouvelle, la  présidente de l’Association solidarité  féminine (ASF) a eu ces mots: «Je  suis honorée de ce prix, qui est une  reconnaissance pour le Maroc et  pour les principes de solidarité qui  représentent les fondements de  notre pays». Aïcha Chenna n’en  est pas à sa première distinction  internationale. Elle a déjà reçu en  2009 l’Opus Prize américain et le  prix Dona d’El Ano italien, pour  le même type d’engagement et  d’activité.

De même qu’elle a eu la légion  d’honneur de la république  française, au grade de chevalier, en  2013. Autre facette de cette grande  dame, l’écriture. Elle n’hésite pas  à mettre la main à la plume pour  transmettre son expérience et  décrire le quotidien de son action.  Elle a ainsi publié Miseria (Récits et  témoignages) en 1998, pour lequel  elle a eu le prix Grand Atlas; puis À  haute voix, en 2013.

Engagement et activité
Qui est, au fait, cette femme  tellement pas comme les autres  qu’elle s’est mise entièrement et  à plein temps au service des autres  femmes, particulièrement les plus  vulnérables d’entre elles? Native de  l’Ancienne Médina, à Casablanca,  en 1941, elle passe son enfance à  Marrakech jusqu’en 1953 avant  de suivre des études qualifiantes  d’infirmière diplômée d’État.  L’assistance aux malades en milieu hospitalier s’avère prémonitoire  pour sa vocation future.
Elle aime son métier, qu’elle pratique  avec professionnalisme et un gros  zeste d’humanisme. Seulement  voilà. Tous ceux qui souffrent ne  sont pas à l’hôpital, nombre de  ceux qui n’y sont pas méritent tout  autant qu’on s’intéresse à eux. Elle  décide alors d’élargir son champ  d’activité en s’engageant dans un  mouvement associatif naissant,  dans un total bénévolat, comme  toujours. Elle adhère à la Ligue de  lutte contre la tuberculose, maladie  encore répandue à l’époque; puis à  la Ligue de protection de l’enfance.

Bénévolat total
C’est certainement en assistant  à des cas de détresse absolue de  femmes hospitalisées que sa fibre  féminine prend le dessus. Elle  participe à la campagne du planning  familial, dont elle est convaincue,  dans le cadre de l’Union nationale  des femmes marocaines. Puis, elle  franchit le pas en créant sa propre  association, en 1985, sous le nom  volontairement générique, en signe  d’ouverture sur toutes les bonnes  volontés, de l’ASF.

C’est la première association au  Maroc et dans le monde arabomusulman  qui a pour but de  prévenir l’abandon des enfants nés  hors-mariage et de soutenir leurs  mères sur un plan global. Le rayon  d’action est d’emblée affiché, il  s’agit de prendre en charge les  femmes célibataires. En choisissant  cet angle d’activité, Aïcha Chenna  n’a pas fait dans la facilité. Cela sera  sa marque de fabrique, en quelque  sorte et en permanence.
Les facteurs qui militent pour  la difficulté de ce choix sont  multiples. Ils relèvent de façon quasi  systématique, du contexte socioculturel.  Les mères célibataires ne  sont pas uniquement marginalisées;  elles suscitent un sentiment diffus  de honte pour la famille dans la  tribu, le douar et le quartier. Pire,  elles sont souvent assimilées à des  prostituées. Rejetées, elles n’ont  d’autre choix que d’affronter le  regard inquisiteur des autres et  d’élever seules leurs enfants. Pour  Aïcha Chenna, ce sont avant toutes  autres considérations, quelles  qu’elles soient, des femmes, tout  simplement. Armée de courage  qui n’a d’égal que son humilité,  elle s’attaque ainsi à un problème  qui demeure, encore aujourd’hui,  un tabou social.

Dans les objectifs de son association,  deux paliers se distinguent par la  force des choses. Dans un premier  temps et dans un souci de parer au  plus urgent, l’ASF assure d’abord  le gîte et le couvert à la mère et à  son enfant, qui reçoivent un tant  soit peu d’attention et de chaleur  humaine.
L’association agit comme un  espace de refuge qui prémunit ses  pensionnaires de la déshérence  et des risques de la rue. Aussi  nécessaire soit-elle, cette situation  n’est pas faite pour durer.

Enfants abandonnés
L’assistanat qui perdure n’est pas un  gage d’autonomie à terme, encore  moins d’avenir. D’autant plus que  les chiffres sont inquiétants, le  nombre d’enfants nés de femmes  célibataires est estimé à plus de  160 par jour, dont une trentaine  en moyenne sont abandonnés. Ce  qui dépasse la capacité d’accueil de  l’association, même si nombre de  ces femmes et leurs enfants sont  accompagnés, d’une manière ou  d’une autre. D’où un deuxième  palier, celui de la formation et de la  réhabilitation. Dans les structures  de l’ASF, les mères bénéficient  d’un programme général sur  trois ans qui comprend des cours  d’alphabétisation en arabe et  en français, une sensibilisation  aux droits civiques ainsi qu’une  formation professionnelle à  des métiers comme la couture,  la restauration ou la coiffure. L’aspect psychologique n’est pas  négligé non plus, dans la mesure  où certaines mères assimilent leurs  enfants à la source de leur souffrance.  Elles ont donc besoin d’aide pour se  reconstruire. L’ASF parvient ainsi  à obtenir une intégration sociale  par le travail et une réhabilitation  psychologique pour une moyenne de  50 mères et 50 enfants par an.

Intégration sociale  Aicha_Ech-chenna_remporte_le_prix_de_la_Banque_mondiale
Même si elle n’a pas de prix, cette  activité caritative a néanmoins un  coût. Comme pour être conforme  à son caractère de battante, Aïcha  Chenna a d’abord compté sur ellemême.  Elle a ouvert un restaurant  solidaire, un hammam avec sauna,  fitness, jacuzzi et une salle de sport;  ainsi qu’un salon de coiffure; le tout à  la disposition du public, dans lesquels  les mères célibataires exercent sous le  contrôle d’encadrantes formatrices. À  ces sources de revenus auto-produits,  s’ajoute l’argent des multiples prix et  distinctions, et l’aide prodiguée par de  généreux donateurs.
Un équilibre financier instable que  Aïcha Chenna a appris à gérer au  dirham près. Avec plus de 50 ans  d’engagement pour les droits de la  femme et de l’enfant, elle est devenue  le symbole agissant d’un Maroc  solidaire, tel qu’on voudrait qu’il soit  dans tous les domaines.

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