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LE NAUFRAGEUR

Mohammed Al Amoudi - © Photo :  DR

Mohammed Al Amoudi – © Photo : DR

Qui est responsable de la faillite de la Samir? 43 milliards de dirhams de dettes que le patron de la raffinerie, Mohammed Al Amoudi, refuse de payer. Un millier d’emplois perdus. Comment l’État a-t-il pu laisser pourrir la situation?

Les bonnes intentions  du Cheikh Mohammed  Houssein Al Amoudi,  l’homme d’affaire  saoudien et actionnaire  majoritaire du raffineur  la Samir, ne suffisent point, voire  ne rassurent plus les créanciers,  l’administration de la Douane à  leur tête, encore moins les banques  commerciales de la place qui lui  ont trop fait confiance.

La décision d’injection, sous forme  d’augmentation du capital, de  10 milliards de dirhams d’argent  frais dans le raffineur en grande  difficulté financière, prise par  ses actionnaires à l’occasion de  l’Assemblée générale extraordinaire  du 16 octobre 2015, ne remboursera  pas toutes les dettes et ne résoudra  pas tous les problèmes. A coup sûr,  elle ne permettra pas au raffineur  de se remettre sur pieds. Car, à elle  seule, la Douane lui réclame 14  milliards de DH. Le raffineur aurait  adressé, lundi 19 octobre, une  lettre officielle à la Douane dans  laquelle il sollicite l’ouverture de  pourparlers sur le règlement de ses  impayés. Les emprunts bancaires  du pétrolier (la Samir et ses 30  filiales) totalisent 8 milliards de DH  et les dettes vis-àvis des fournisseurs  se chiffrent à plus de 11 milliards  de DH.

Une nouvelle gouvernance
Il faudra donc plus qu’une  augmentation de capital pour  convaincre les banques à soutenir  de nouveau l’entreprise. Celle-ci va  solliciter les services d’un cabinet  conseil en stratégie pour renforcer  sa gouvernance.
Les travaux ont déjà commencé  pour définir une nouvelle  organisation avec une nouvelle  gouvernance du groupe Samir.  C’est dire que Al Amoudi, P-DG et  actionnaire majoritaire, et Jamal  Ba-Amer, DG de la Samir, sont  devenus des cartes grillées sur la  place de Casablanca. Ils sont à la  tête d’un groupement de sociétés,  mais ils n’ont jamais fait entrer des  fonds propres au Maroc. Tout a  été financé soit à crédit (bancaire  ou fournisseur), soit en pompant  la trésorerie des entreprises. En  revanche, ils ont transféré vers  l’étranger 7 milliards de DH de  dividendes. Cela s’est passé sous le  regard sourcilleux et avec l’accord  des autorités financières et de  change du pays!

Ce manque de confiance dans  les pilotes actuels de l’entreprise  complique davantage la situation.  Car il est impératif que le raffineur parvienne à un accord rapide  avec ses créanciers pour éviter le  scénario catastrophe. L’arrêt des  unités de production depuis deux  mois ne fait qu’empirer la donne.  La reprise des activités, prévue  probablement pour le 15 novembre,  sera très coûteuse après une aussi  longue période d’inactivité.

Scénario catastrophe
Et même si elle évite le scénario  catastrophe, la Samir va tomber  dans un autre scénario tout  aussi pessimiste. Le raffineur  devra regagner la confiance  des distributeurs. La fin de  l’encadrement des prix des produits  pétroliers dès décembre 2015  n’arrange en rien une relation peu  cordiale. L’on se rappelle quand,  au lendemain de l’annonce de  l’arrêt des activités de la Samir,  le secteur a approvisionné le  marché et empêché la pénurie  grâce, notamment, à Afriquia. Ce  n’était pas une surprise. Tout le  monde savait que les distributeurs  importaient du pétrole raffiné  de l’étranger depuis plusieurs  années déjà. Autrement, comment  expliquer que la capacité de  raffinage de la Samir n’est que de  150.000 barils de pétrole par jour  alors que le Royaume consomme  quotidiennement 300.000 barils?  La conclusion est que la Samir  avait déjà perdu de gros clients et  risque d’en perdre d’autres au cas  où elle reprendrait sa besogne.  Actuellement, tous les distributeurs  pétroliers se sont tournés vers  l’étranger, chacun selon ses  moyens, depuis la crise que  traverse la raffinerie marocaine.  L’arrêt complet des activités de la  raffinerie a poussé les distributeurs  pétroliers à chercher d’autres  sources d’approvisionnement  en recourant, notamment, au  marché international. C’est le  cas d’OiLibya, qui a annoncé son  intention d’investir dans une  plateforme de stockage à Agadir en  s’approvisionnant intégralement  auprès de sa maison mère, OiLibya  Supplier.

A l’image d’Afriquia, les pétroliers  appartenant à un groupe  international et disposant des  moyens financiers nécessaires, tel  que Shell ou Total, ont déjà mené  la même stratégie qu’OiLibya.  Les distributeurs évitent autant  que possible de s’approvisionner  auprès de la Samir qui, selon le Groupement des pétroliers du  Maroc (GPM), n’est pas compétitive  et offre des produits dont la qualité  laisse à désirer.

Au bord de la banqueroute,  implantée en bord de mer à  Mohammedia et contrôlée à 67%  par Corral Petroleum Holdings,  groupe détenu par le milliardaire  saoudien aux origines éthiopiennes,  Mohammed Houssein Al Amoudi, la  Samir est depuis plus d’un an dans  un embarras financier inextricable,  auquel même le plus aguerri des  financiers de la place ne saurait  trouver une issue. Les raisons sont  un secret de polichinelle: manque  de performance, arrêts techniques  et dévaluation des stocks suite à  la baisse des prix des produits  pétroliers.

Paradoxalement, ailleurs, les  marges de raffinage du secteur,  notamment en Europe, ont  fortement progressé cette année.  Nous sommes en décembre  2014. Le raffineur communique  qu’il est endetté de plus de 27  milliards de dirhams, pour un  déficit de trésorerie estimé à 11  milliards de dirhams. La raffinerie  de Mohammedia croule sous une  dette globale qui dépasse les 40  milliards de dirhams, y compris  les 14 milliards dus à la Douane.  Ce n’est pas tout. L’an dernier, le  raffineur a enregistré une perte  nette record de 3,42 milliards de  dirhams, en raison, notamment,  d’une dépréciation de ses stocks  entraînée par la chute des cours  du pétrole. Et, au premier semestre  2015, la Samir a annoncé une perte  de 2,17 milliards de dirhams.

Une partie de chantage
Les difficultés financières  s’accumulent. Jusqu’au jour où  l’on décidera de jeter l’éponge,  sans préavis.  Le 5 août 2015, la Samir suspend  la production de sa raffinerie de  Mohammedia (200.000 barils par  jour), une décision prise de façon unilatérale sans demander son avis  à l’Etat. La réaction des autorités  marocaines ne s’est pas fait  attendre: L’administration fiscale  a procédé à une saisie des comptes  bancaires de la société afin de  récupérer des impayés évalués à  14 milliards de dirhams. L’homme  d’affaires saoudien s’est lancé  dans une partie de chantage, vu  la sensibilité de l’affaire: la Samir  emploie 960 salariés et doit de  grandes sommes d’argent à l’Etat et  à ses fournisseurs. Il a voulu jouer la  carte de principal approvisionneur,  étant le seul raffineur du pays, avec  60% de parts de marché. Ça n’a pas  pris. Les distributeurs s’étaient  habitués à importer parce que,  tout bonnement, les prix de la  Samir sont plus chers. Donc, pas  de pénurie.

D’ailleurs, l’arrêt de production de  la raffinerie, depuis août 2015, ne  s’est pas vraiment fait ressentir sur  le marché, qui a appris les leçons  de 2002, où un incendie survenu à  la Samir avait déjà tiré la sonnette  d’alarme quant à la nécessité  d’investir dans les capacités de stockage de produits raffinés  importés. Reste la question sociale.  Sur ce point, le gouvernement vole  au secours des salariés. La Douane  donne son feu vert pour débloquer  35 millions de dirhams (versés par  le raffineur) des comptes gelés à  la banque Crédit Agricole, pour le  paiement, en août, des salaires des  960 employés de la Samir.

La vache à lait
Le choc de la crise dépassé, il fallait  trouver une issue à l’impasse. La  situation est tellement critique  que le gouvernement a convoqué  le grand patron, l’actionnaire  majoritaire, pour justifier l’arrêt  d’activité de la raffinerie, sans  préavis préalable. Mohammed  Al Amoudi est majoritaire car il  détient à 100% la société Moroncha Holdings Co. Limited qui contrôle  le groupe Corral Morocco Gas and  Oil AB, qui a racheté en 2006 à la  société suédoise Corral Morocco  Holdings AB, 67% des parts de la  Samir.

La réunion débouche sur une  impasse. Le gouvernement  demande au principal actionnaire  de passer à la caisse. Ce dernier  refuse d’abandonner la tétine de  sa vache à lait. Non seulement  il ne veut rien débourser, mais  il a également cherché une  recapitalisation de la société, en  puisant encore une fois, une fois de  trop, dans les fonds des banques  locales. Ceci s’est déroulé au  moment où la presse éthiopienne  ne parlait que des prouesses du  même Sheikh Mohammed Al  Amoudi, le milliardaire saoudien né en Ethiopie, âgé de 69 ans, qui a  remporté, face à Total et OiLibya, le  marché de distribution pétrolière à  Djibouti. Il est allé investir dans le  pays de sa mère avec de l’argent  qu’il a pompé dans la trésorerie de  la Samir et ses filiales. Le détenteur  de la deuxième fortune en Arabie  saoudite tentait de négocier avec  le gouvernement une sortie de  crise de la Samir. Mais avec les  conditions qui l’arrangent.

Les faveurs de l’État
La veille du Conseil de  gouvernement du 19 août à  Rabat, dont le principal sujet de  discussion était la Samir, le cheikh  Al Amoudi s’est réuni avec le  ministre de l’Énergie, Abdelkader  Amara, celui de l’Économie et des  Finances, Mohamed Boussaid,  et celui de l’Intérieur, Mohamed  Hassad. Il n’est pas venu avec un  plan de sauvetage de la raffinerie.  Les trois ministres ne concèdent  rien. Les trous financiers de la  Samir doivent être bouchés par son  actionnaire de référence. Pour le  Saoudien, c’est la désillusion, lui  qui cherchait à obtenir des faveurs  de l’État; comme un apurement de  ses arriérés auprès de la douane, et  un rééchelonnement de sa dette  bancaire et obligataire (Banque  centrale populaire, Attijariwafa  Bank…). Il a aussi cherché à politiser  l’affaire. Mohammed Al Amoudi a  tenté de rencontrer à Tanger le Roi  Salmane d’Arabie Saoudite, en visite  privée au Maroc à cette époque. Sa  demande d’audience fut refusée.

Les choses se sont donc retournées  contre lui. Dans un communiqué  publié le 10 août, l’actionnaire de  référence a annoncé son intention  de n’injecter que 1,5 milliard de  dirhams d’ici à l’assemblée générale  extraordinaire de la société du 12  octobre 2015. Une goutte dans  l’océan des dettes (43 milliards de  dirhams). Les institutions du pays  réagissent. La douane saisit alors les  comptes de Corral au Maroc et de  ses 30 filiales, l’Office des changes  soupçonne des transferts de fonds  illégaux… Mais trop tard. La Samir  était déjà en faillite!  Depuis qu’il a racheté la Samir,  Al Amoudi a pris l’habitude  d’encaisser des dividendes sans en  réinvestir une partie dans la société,  ou rembourser les dettes. Les 30  milliards que la Samir a investis  sur la période 2004 à 2009 ont été  financés par … de l’endettement.  Les partenaires d’hier de  Mohammed Al Amoudi le lâchent  aujourd’hui.

Car le milliardaire, qui a longtemps  profité de cette manne financière  locale, ne veut pas mettre la  main à la poche pour sauver la  société. En 1997, dans le cadre  de la privatisation, l’Etat a vendu  la Samir à un prix contesté (car  en deçà de sa valeur réelle) et a,  depuis, financé les déboires et la  mauvaise gestion des nouveaux  actionnaires qui n’ont pas hésité  à fermer la première raffinerie du  Maroc (datant de 1929) de Sidi  Kacem. Une fermeture qui a eu  des conséquences désastreuses sur  toute une région animée par cette  activité économique.

Liquidation judiciaire
Aujourd’hui encore, en dehors  d’une véritable opération de  pression gouvernementale, Al  Amoudi continue à tergiverser et  à reverser, au compte-gouttes, de  l’argent dans les caisses de sa vache  à lait, qui a maigri depuis et qui ne  sert plus à rien, sauf à être reprise  et ressuscitée par un groupement  d’entreprises marocaines du  secteur de la distribution et celui  des finances.

Un scénario qui circule ces derniers  temps comme une solution à cette  crise. La liquidation judiciaire est,  pour nombre de professionnels  du secteur, à envisager. Car on  commence sérieusement à croire  qu’on peut bien se passer de la  Samir.

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