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Le Maroc se prépare-t-il à revendiquer Sebta et Mélilia ?

Abdelilah Benkirane et Mariano Rajoy. Madrid, le 5 juin 2015.

Abdelilah Benkirane et Mariano Rajoy. Madrid, le 5 juin 2015.

ENCLAVES. D’après des médias espagnols, le Maroc s’apprête à demander la rétrocession de Sebta et Mélilia. Mais qu’en dira cependant l’Espagne?

L’Histoire, disait le  philosophe allemand  Karl Marx, ne  se répète pas; elle  bégaie plutôt. Souvent,  cependant, le bégaiement en  question se produit de façon imprévisible.  Quand va-t-il de nouveau se  produire? Et dans quelle mesure  influera-t-il le cas échéant sur le  cours des événements?

Ces questions, et tant d’autres  encore, se posent avec acuité à  l’heure où le Maroc s’apprêterait  à demander pour la première fois  depuis quarante ans, cette année  2015, la rétrocession de Sebta,  Mélilia ainsi que l’ensemble de  ce que l’on appelle les «présides  occupés», à savoir, outre les deux  villes mentionnées, les îles Jaâfarines,  le rocher de Badis, les îles  d’Al-Hoceïma et l’îlot de Leïla. L’information  n’a pas encore été officialisée,  ni d’ailleurs démentie par  le gouvernement marocain, seul  habilité à produire une demande à  l’avenant, mais des médias espagnols  surtout abondent largement  dans ce sens. Ainsi, d’après le journal  électronique «El Confidencial  Digital», citant des sources au  ministère des Affaires étrangères  espagnol, le gouvernement d’Espagne  se serait d’ores et déjà mis en  ordre de bataille dans la perspective  d’une telle demande de la part du  Maroc auprès de l’Organisation des  Nations unies (ONU).

Exemplarité des relations
En effet, poursuit le site web, le  Royaume serait sur le point de porter  sa demande devant le Comité  spécial de la décolonisation, relevant  de l’organisation. Une partie  de la diplomatie espagnole serait  même sur le qui-vive, poursuit  «El Confidencial Digital». Le «problème  » serait, d’après lui, considéré  de «priorité maximale».

L’affaire a tout du moins de quoi  interroger. Quelques jours plus tôt  pourtant, à l’occasion des travaux  de la onzième réunion de haut  niveau Espagne-Maroc tenue dans  la capitale de l’Espagne, Madrid, le  5 juin 2015, tant les responsables  marocains que leurs homologues  espagnols ne manquaient pas de  chanter les louanges de l’excellence  si ce n’est l’exemplarité des  relations entre les deux parties. Si  le chef du gouvernement marocain,  Abdelilah Benkirane, reconnaissait  la veille de son départ pour Madrid,  le 4 juin 2015, dans des déclarations  à l’agence de presse espagnole  «EFE», qu’«il y a certaines choses  qui peuvent arriver entre des voisins  et dans une relation aussi solide que  celle entre l’Espagne et le Maroc»,  il nuançait cependant son propos  en affirmant qu’«entre l’Espagne  et le Maroc n’importe quel incident  douloureux et malheureux a une  solution». Etait-ce en prévision de  la demande que s’apprêterait à  soumettre le gouvernement auprès  de l’ONU? La question, sans doute,  mériterait d’être posée.

Stratégie électorale
D’autant que catalogué depuis longtemps  de parti politique islamiste,  le Parti de la justice et du développement  (PJD), principale formation  de la majorité au gouvernement  et dont M. Benkirane n’est autre  que le secrétaire général, aspire  désormais à véhiculer l’image d’un  parti nationaliste. M. Benkirane  avait ainsi, dans un entretien fleuve  accordé au journal électronique  «Médias 24» en novembre 2014,  résumé l’identité de son parti en  déclarant que «le PJD est un parti  politique marocain à référentiel  islamique».

des Marocains “loyalistes” de Mélilia portant les drapeaux espagnols, le 5 novembre 2007.

des Marocains “loyalistes” de Mélilia portant les drapeaux espagnols, le 5 novembre 2007.

Par ailleurs, au moment de son  investiture à la tête du gouvernement  en 2012, il expliquait que «le  futur fera justice au Maroc avec la  récupération de ses provinces du  Sud et de ses terres occupées». La  soumission de la question de Sebta  et Mélilia à l’attention du Comité  spécial de la décolonisation participerait  sans nul doute, de ce point  de vue-là, de la stratégie électorale,  pour ne pas dire électoraliste,  du PJD, à l’heure où approchent  à grands pas les rendez-vous des  régionales et des communales en  septembre 2015 et surtout les législatives  fin 2016.

Cela étant, la coopération entre le  Maroc et l’Espagne sur les plans  sécuritaire et judiciaire notamment  semblent converger à telle enseigne  que la démarche paraîtrait pour  le moins étonnante. Qui plus est,  l’Espagne est depuis 2012 le premier  partenaire commercial du  Royaume, devant la France désormais.  Ainsi, d’après Samir Bennis,  conseiller politique dans la ville de  New York aux Etats-Unis, l’information  d’«El Confidencial Digital»  serait de ce fait à prendre avec des  pincettes. «Le Maroc n’a aucun  intérêt à l’heure actuelle à soulever  cette question, surtout que  l’Espagne est maintenant membre  non-permanent du Conseil de sécurité  [de l’ONU]», nous affirme-t-il.  «Bien que la question de Sebta et  Mélilia ait figuré sur la liste des  priorités de la politique étrangère  marocaine, elle a, néanmoins, une  moindre importance par rapport à  la question du Sahara».

Une visite controversée
En 2007 pourtant, la question des  présides avait failli enclencher une  véritable crise diplomatique entre  le Maroc et l’Espagne. Cette annéelà,  plus précisément le 5 novembre  2007, la veille du trente-deuxième  anniversaire de la Marche verte, le  roi Juan Carlos Ier d’Espagne s’était  rendu, dans une visite jugée fort  controversée à Sebta.

Vive protestation du Maroc et rappel  pour consultation et pour une durée  indéterminée de l’ambassadeur du  Royaume à Madrid, Omar Azziman.  La visite de Juan Carlos Ier est qualifiée, dans un communiqué incendiaire  de la diplomatie nationale,  de «regrettable». Il faudra alors  tout le tact des diplomates espagnols  pour que les relations entre le  Maroc et l’Espagne, jugées par trop  précieuses outre-Gibraltar, puissent  reprendre leur cours normal. De  même, depuis lors, le Maroc a semblé  afficher moins d’entrain dans  ses «revendications» en la matière.

Ainsi, signe des temps, le Comité  national de lutte pour la libération  de Sebta et Mélilia, longtemps  mené par l’ancien maire de la ville  de Beni Ansar, Yahya Yahya, et dont  l’activisme particulièrement turbulent  avait souventes fois dérangé les  autorités espagnoles ne tient plus  lieu d’existence. M. Yahya avait,  ainsi, été condamné en juin 2014  à trois mois d’emprisonnement  avec sursis pour une manifestation  «non autorisée» d’après le juge  contre la présence espagnole dans  le Nord du Maroc, tandis que son  bras droit, Saïd Chramti, purge, lui,  une peine de dix-huit mois ferme  pour pratiquement les mêmes chefs  d’accusation depuis début 2014.  Un signal fort de la justice marocaine  que le Maroc n’est plus prêt  à cautionner des réclamations aussi  «tonitruantes» pour le moins s’agissant  des présides.

Grand Maroc
Partant, le Maroc renoncerait-il  aux présides alors sur l’autel de la  «realpolitik»? Il faut rappeler en  effet que longtemps le Royaume  a tenté de recouvrer son intégrité  territoriale dans ce que les partis du  mouvement national appellent les  «frontières originelles» du pays, un  voeu pieux que l’ancien secrétaire général du Parti de l’Istiqlal, Allal  El Fassi, résumait en ces propos à la  Conférence des partis du Maghreb  arabe en 1958 dans la ville de Tanger:  «Nous ne serons vraiment indépendants  que lorsque nous aurons  entièrement reconquis les terres  de nos pères glorieux. Ces terres  vont de Tanger, où je vous parle,  jusqu’au fleuve Sénégal, jusqu’à  la ville de Saint Louis, qui est marocaine,  comme sont marocains aussi  et appartiennent à notre maître  le Roi, Tindouf, Colomb-Béchar,  les terres du Rio de Oro et du Soudan  jusqu’à Tombouctou, jusqu’au  fleuve Niger».

manifestation de Marocains devant le poste frontière de Mélilia réclamant la libération des deux présides occupés.

Manifestation de Marocains devant le poste frontière de Mélilia réclamant la libération des deux présides occupés.

“Continuum territorial”
Ainsi, si ce Grand Maroc tant rêvé  par les nationalistes ne semble plus  d’actualité, si l’on excepte l’Istiqlal,  dont le secrétaire général Hamid  Chabat appelait en 2013 encore  à la restauration par l’Algérie du  «Sahara oriental», correspondant  grosso modo aux actuelles wilayas  algériennes de Béchar et de Tindouf,  les «présides occupés» semblent  néanmoins présenter un cas à part  entière. «D’éventuelles prétentions  du Maroc sur les présides ne sauraient  être que légitimes d’autant  qu’il s’agit du même continuum  territorial», nous explique l’historien  Hassan Al Figuigui, auteur de  plusieurs ouvrages sur la question.  «L’Espagne, par contre, ne dispose  pas du même continuum que le  Maroc».

Les revendications du Maroc,  quoiqu’elles ne soient plus officielles  depuis 1975, ont depuis  toujours cependant continué de  bénéficier de l’appui de plusieurs  organisations internationales, en premier lieu la Ligue arabe. Même  l’Union africaine (UA), pas la dernière  pourtant à remettre en cause  la souveraineté du Royaume sur la  partie occidentale du Sahara, soutient  les revendications marocaines.  En Espagne également, plusieurs  personnalités politiques ont ces dernières  années appelé à ouvrir le  «dialogue» avec le Maroc à ce sujet.  Il s’agit notamment de l’ancien  ambassadeur d’Espagne au Maroc,  Alberto Navarro, lequel dans un  entretien en 2012 au journal électronique  «El Correo diplomático» avait  déclaré, bien qu’il soit alors encore  en poste, qu’il ne voyait pas d’autre  «solution».

Il faut dire que comme le révélait en  décembre 2014 le think tank espagnol  Real Instituto Elcano, le maintien  de la présence espagnole dans  les présides est devenu pratiquement  insoutenable. Chiffre éloquent,  plus d’un cinquième de la population  de Mélilia par exemple seraient d’après des statistiques évoqués par  l’institut nés au Maroc. Les risques de  confrontations entre populations chrétiennes  et musulmanes ne seraient  plus à écarter, poursuit l’institut.  Mais il y a également par ailleurs la  pression économique que subiraient  les présides, entièrement isolés de la  métropole espagnole. A ce titre, les  autorités espagnoles de Sebta et Mélilia  avaient en 2009 demandé à Madrid  la suppression des visas à l’endroit  de l’ensemble des Marocains, toutes  régions confondues. «Cela aiderait,  dans une large mesure, à réactiver  l’économie», expliquait le porteparole  du conseil de gouvernement  de Mélilia, Daniel Conesa.

Stratégie espagnole  Cependant, d’après «El Confidencial  Digital», une partie de la diplomatie  espagnole tiendrait coûte que coûte  encore au maintien de la présence de  Madrid dans les présides. Le journal  explique plus loin que la stratégie  espagnole devrait vraisemblablement  mettre l’accent sur le refus, avance-til,  des populations de Sebta et Mélilia  de devenir marocaines, ainsi que l’utilisation  par le ministère des Affaires  étrangères espagnol de l’affaire du  Sahara.

  Pourtant, lors de la réunion de haut  niveau du 5 juin 2015, l’Exécutif espagnol  apportait son soutien aux efforts  du Maroc en la matière, les qualifiant  de «sérieux et crédibles» dans  la déclaration conjointe, et appelant  de même à la «reprise des négociations  sur des bases solides». Pour  qui roulerait alors finalement «El  Confidencial Digital»? Ou n’est-ce  éventuellement qu’un avertissement  en filigrane des autorités espagnoles  contre toute tentative du gouvernement  marocain de vouloir procéder à  un réexamen du statut des présides?  En tout cas, la question devrait encore  longtemps continuer d’alimenter la  chronique nationale. Sans doute, la  longue et tumultueuse Histoire des  présides n’est pas prête de finir de  bégayer.

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