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Le Maroc est-il stérile?

MUSTAPHA SEHIMI

EN PANNE D’ELITE

Pourquoi l’appareil d’Etat n’arrive pas à se débarrasser du clientélisme dans le processus de sélection des compétences.

Comment se recrute l’élite au Maroc? Et fait-elle le «job»? Sur le premier point, il y aurait évidemment beaucoup à dire. Statutairement, cette élite a une position; elle est au-dessus du panier, pourrait-on dire. Mais est-elle à la hauteur? Si un sondage sérieux pouvait être fait, il donnerait probablement des conclusions peu optimistes. Les citoyens n’ont pas, en effet, dans leur majorité, une opinion favorable de ceux qui les représentent ou encore qui se situent en haut de l’échelle sociale.

A quoi tient cette appréciation? Pour se borner au champ politique et institutionnel, ce qui est en cause au premier chef n’est-ce pas le processus de sélection? Au Maroc ou ailleurs, le choix n’est pas fait sur des critères objectifs de profil et de compétence. Quand bien même l’on aurait une banque de données nationale, ce ne serait qu’une Data pratiquement dormante, parce que ceux qui sont dans les circuits de proposition, eux, n’y recourraient pas vraiment, préférant recommander et placer, le cas échéant, leurs candidats. L’appareil d’Etat n’arrive pas à se débarrasser d’une telle procédure privilégiant le clientélisme, le clanisme voire même le népotisme.

Sous le précédent règne, prévalait ainsi le circuit Basri, c’est connu. Ce système a été battu en brèche pour tenter de marquer la rupture et concrétiser la fin de «l’Etat Basri » débordant au-delà du département de l’intérieur. Lui a succédé une autre formule faisant place pratiquement à une double ouverture en direction des «technocrates» -présumés ou non…- et d’un segment d’une certaine mouvance dite progressiste.

L’ancien conseiller du Roi, Abdelaziz Meziane Belfkih, s’est ainsi distingué durant une quinzaine d’années par une politique continue en faveur d’ingénieurs –surtout Ponts et Chaussées, propulsés même dans l’administration territoriale. Pareille option a-t-elle été concluante? En tout cas, elle a contribué à anémier la représentation et l’implication de profils plus politiques émanant des partis ou d’ailleurs.

Un autre conseiller du Souverain, Fouad Ali El Himma, a privilégié, dit-on, des profils relevant de bords allant d’anciens gauchistes à des militants associatifs «activistes». C’est ainsi que le noyau dur du PAM originel en 2008-2009 a été le sanctuaire et le vivier de ces profils. Depuis, leur parcours a été sans doute diversifié, ici et là, mais ils sont là, recyclés dans des instances (HACA, CNDH, commissions…). Tout paraît se passer, semble-t-il, comme si les fichiers étaient cristallisés au début des années deux mille et qu’il n’y a pas lieu de voir si une nouvelle génération de compétences n’était pas arrivée sur le marché. Un Maroc stérile donc? De quoi nourrir au passage de fortes préventions. Celle visant le peu de crédit des partis politiques, eux-mêmes corsetés dans des modes de sélection peu ouverts; celle attachée à la faible légitimité des institutions locales, régionales et nationales avec en haut de chaine les deux Chambres du Parlement; enfin, sur ces bases-là, un processus accentué de coupure entre le système institutionnel dans tous ses versants et le reste, c’est-à-dire la société, avec sa dynamique et ses multiples composantes. Un mode de fonctionnement politique finalement hybride qui ne contribue point à renforcer la capitalisation démocratique.

Faut-il alors baisser les bras et mettre cela sur le compte d’une sorte de fatalité structurelle de la société politique, telle qu’en elle même? Un tel système ne serait-il donc pas réformable? Il peut l’être –il doit l’être– pour vivifier les processus sociaux passablement en panne pour ce qui est de la circulation des élites et de la promotion des compétences.

Contrairement d’ailleurs à ce que pouvait laisser croire la nouvelle Constitution de juillet 2011, la politique des ressources humaines ne s’est pas tellement améliorée. Ce texte confie au gouvernement la nomination à des postes publics (art. 92. alinéa II). Ce même article précise les exigences d’égalité de chances, de mérite, de compétence et de transparence. Depuis sept ans, la pratique institutionnelle des deux gouvernements PJD a-t-elle respecté la lettre et l’esprit de ces dispositions? Les mêmes maux ne se sont-ils pas retrouvés, sauf à signaler une forte inflexion partisane favorable au PJD? Une sorte de partage du marché national du clientélisme…

Au moment où un débat a été ouvert sur le modèle de développement –un débat d’ailleurs de plus en plus relégué alors qu’il devait être au centre des problématiques nationales actuelles…– il serait opportun d’y accrocher cette question de la place et du rôle de l’élite; toutes les élites…

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