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Le cas ZIANE

MOHAMED ZIANE – ©ph:DR

A quoi joue le tonitruant avocat de Taoufik Bouachrine ?

Adepte de la stratégie de rupture, Mohamed Ziane, a un parcours pour le moins atypique. Des plaidoiries faites de heurts et de coups d’éclat qui contrastent avec un personnage privé plutôt sympathique. C’est Ziane, tel qu’en lui-même.

Il est là! Tonitruant, interpellateur de tous, censeur, imprécateur. Il a ses «fans» mais aussi ses détracteurs. Clivant jusqu’à l’extrême, Mohamed Ziane ne laisse personne indifférent –du poil à gratter nourri sans cesse par des réquisitoires enflammés, des foucades et des saillies qui n’épargnent personne; ou presque… tant il est vrai qu’il y a un «système» Ziane, une marque pour tout dire. Son cursus est double: celui de l’avocat depuis 1971 et celui de son parcours politique.

Dans ces deux itinéraires; rien à voir avec un long fleuve tranquille; bien au contraire: des heurts, des coups d’éclat, un parler vrai ou plutôt un parler cru qui détone dans un profil moins abrupt et rugueux, lui qui aime la harpe, le piano… C’est Ziane, tel qu’en lui-même. Comme membre du barreau de Rabat, son cabinet marche bien. Il a même été élu bâtonnier en 2006 après une campagne haletante où son challenger ne l’avait pas ménagé. Mais c’est dans le champ politique qu’il a réussi à se faire une place. Il est ainsi élu député de Rabat sous les couleurs de l’Union constitutionnelle, parti créé en avril 1984 par Maâti Bouabid, ancien Premier ministre (1979-1983). Il était proche du Conseiller de feu Hassan II, Ahmed-Réda Guédira, dont il avait d’ailleurs épousé l’une des filles, la journaliste Zoubida, décédée en octobre 2000. Il continue toujours à se réclamer de l’héritage politique de Réda Guédira. En 2002, Me. Ziane quitte l’UC pour fonder sa propre formation, le Parti libéral marocain (PLM).

Réquisitoires enflammés
Contrairement à un cliché qui persiste, Ziane n’a pas varié dans ses convictions les plus profondes: libéral il est, libéral il reste. Il n’a pas de mots assez sévères pour dénoncer les autres, tous les autres, de la gauche jusqu’aux islamistes en passant par le Parti de l’Istiqlal; personne ne trouve grâce à ses yeux parce qu’il estime qu’ils ont tous échoué et que ce ne sont plus que des «rentiers», coupés du peuple et défendant leur statut, leur confort et les aisances dont ils sont les allocataires.

Pourquoi son parti, le PLM, n’arrive pas à se faire une place puisqu’il se veut antisystème? Si en 2002, il arrive à décrocher 3 sièges parlementaires, il n’a plus aucun député aujourd’hui. Il boycottera même le scrutin législatif du 7 octobre 2016 en justifiant cette décision par le soutien a minima accordé aux petits partis tant dans le temps d’antenne prévu dans la campagne électorale que dans l’aide financière publique. Il ne veut plus jouer le jeu des faux-semblants et d’une démocratisation en trompe-l’oeil. Une position qui ne lui permet pas cependant de donner une véritable base populaire à sa formation alors qu’il nourrit un langage populiste.

Faire le buzz
Au fond, Mohamed Ziane a trouvé son créneau: de l’exercice d’une fonction tribunitienne portant la parole des protestations des exclus, les «sans-voix». Est-il entendu? Oui. Est-il aussi écouté? Pas vraiment. Ce rôle, qu’il assume non sans excès, bavures et outrances même, paraît lui convenir. Avec la nouvelle communication digitale, Ziane retrouve un nouveau périmètre d’interpellation. C’est un bon client pour les médias et les réseaux sociaux, qui suivent et reprennent ses imprécations. D’une certaine manière, il assume un rôle de représentation médiatique et politique: «Ziane fait du Ziane…» Il surjoue même, profitant des réseaux sociaux pour faire le buzz. Il a même poussé cette posture jusqu’à l’extrême comme défenseur de Taoufik Bouachrine, directeur du journal arabophone Akhbar al Youm, arrêté depuis le 23 février 2018 et accusé dans un dossier d’atteinte aux mœurs.

Les déclarations de Ziane depuis des mois dans cette procédure –avant ou après des actes d’instruction ou de jugement– lui ont valu avec d’autres défenseurs de fermes remontrances du bâtonnier de l’ordre des avocats de Casablanca. Malgré cela, il continue et persiste. Dans la typologie des défenses, cela porte un nom: une stratégie de rupture. Celle-ci a été théorisée par l’avocat français Jacques Vergès. Mohamed Ziane s’y rallie depuis des décennies et il a ainsi contesté dans le procès Bouachrine les éléments qu’il a jugés contestables et donc irrecevables appuyant l’accusation s’apparentant à du «faux et usage de faux» (vidéos, PV…)

Engagements de toujours
Dans le cadre légal, il s’emploie à mettre à bas et à faire justice des éléments à charge, nourrissant le doute et se retranchant au final dans un «montage» de dossier dicté par des considérations extra- judiciaires.

«Saison 2», voilà Mohamed Ziane depuis près de deux ans avec les évènements d’Al Hoceima depuis la fin octobre 2016 puis le procès Bouachrine. Originaire du Rif, il s’est investi dès le départ dans la prise de parole au nom des habitants. N’était-il pas autoproclamé? Des contestataires ont critiqué ce «statut» qu’il s’est octroyé. Il s’en défend, estimant qu’il était légitime pour leur cause parce que son ADN est rifain et que le dossier de cette région s’inscrivait bien dans ses engagements de toujours. Il récusera le traitement «séparatiste» qui en a été fait, notamment une désastreuse communication officielle du gouvernement El Othmani, et veillera ainsi à le recadrer dans le périmètre des fondamentaux de la nation.

Des facettes contrastées
Avec le procès Bouachrine, il se trouve au carrefour du droit et de défense des libertés. Pied à pied, il conteste la qualification des chefs d’inculpation retenus –c’est son terrain. Celui de l’éphémère ministre des droits de l’Homme qu’il a été durant onze mois (mars 1995-février 1996) qui a démissionné suite à sa dénonciation de l’innommable campagne d’assainissement menée alors par Driss Basri, ministre de l’Intérieur. Celui qui a défendu Abdesslam Yassine, guide de l’association Al Adl Wal Ihsane, en 1982 et dont il a continué à demander la levée de la mesure de résidence surveillée qui l’a frappé durant près d’une vingtaine d’années.

Mais le même Ziane a été aussi l’avocat de l’État contre Noubir Amaoui, en 1992, le secrétaire général du syndicat CDT, ou encore celui du colonel- major Kaddour Terhzaz, numéro 2 de l’armée de l’air, condamné à 12 ans de réclusion par le tribunal militaire en 2008.

Des facettes donc passablement contrastées qui lui donnent un profil aussi atypique jusqu’à ce trait ambigu qui illustre bien la complexité de l’homme: «Basri est mon ami mais c’est un malin et un roublard…». Tel qu’en lui-même, Mohamed Ziane semble rentrer dans le registre national des acteurs, étatiques ou autres, dans la rubrique des frais généraux d’une démocratisation laborieuse, heurtée. Tout le monde fait avec…

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