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Des lascars qui n’en étaient pas

WISSAM EL BOUZDAINI

J’espère que je n’aurais plus rien à raconter sur les femmes allant seules dans les rues.

Cette scène m’était arrivée il y a plus d’un an de cela, en Suisse. J’habitais alors Lancy, une ville limitrophe de Genève, où je passais un stage à l’Office des Nations unies. Après une soirée arrosée (à l’eau, si cela vous intéresse) avec d’autres stagiaires, je rentrais un peu tard à la maison, dans la mesure où si je m’appelais Cendrillon, mon carrosse m’aurait d’ores et déjà fait défaut.

J’avais de toute façon prévu de rentrer en tramway, où je me retrouvais seul avec une jeune femme que j’avais cru apercevoir une fois ou deux non loin de l’appartement où je louais. Sourires gênés, comme ceux de deux personnes qui se seraient reconnues sans pouvoir cependant mettre un nom et une histoire sur le visage de leur vis-à-vis, puis un long silence que ne vinrent troubler, de temps à autre, que les annonces des stations et les ouvertures et fermetures des portes aux arrêts.

La station où je devais descendre se rapprochait à grand pas et je commençais à me préparer pour ce faire, et je vis la jeune femme faire de même: elle était donc, effectivement, bel et bien la personne que j’avais vaguement croisée auparavant. Peut-être que je ne l’avais pas reconnue parce qu’elle était différente ce soir-là, dans la mesure où elle était plus maquillée et portait des vêtements qui donnaient l’impression de n’être sortis qu’aux grandes occasions: un blouson et des bottes en cuir noir signés et une minijupe qui laissait grandement deviner les reliefs de son corps.

Ces détails physiques, si je les donne soit dit en passant, c’est non par voyeurisme ou pour satisfaire la curiosité salace d’aucuns (même si cela permettrait apparemment de booster nos ventes, mais là n’est pas notre sujet), mais parce qu’au même moment ils m’avaient renvoyé à l’histoire d’une autre jeune femme, celle-là née de l’autre rive de la Méditerranée, dans mon pays, et qui pour une tenue beaucoup plus «correcte» au regard des moeurs locales avait failli être lynchée à Inezgane, plus d’une année plus tôt. Je me retrouvais donc mentalement, pour un moment, au Maroc, et je me demandais si la jeune femme que j’avais devant moi n’était pas inconsciente sur les bords, et mes craintes furent d’autant plus accentuées que je vis se dessiner au loin, à quelques mètres, les silhouettes de plusieurs lascars qui eux, par contre, ne donnaient pas l’impression d’avoir bu que de l’eau.

Projetant encore les pires scénarios et essayant de me rappeler quelques prises d’aïkido qu’un ami avait une fois testées sur moi, il se produit cependant ce qui suit: rien, absolument rien. Tout ce à quoi j’avais pensé, tous les films que je m’étais faits étaient tombés à l’eau. La jeune femme passa, puis moi après elle, sans le moindre commentaire. J’espère qu’après l’adoption de la nouvelle loi sur la violence faite aux femmes, je n’aurais, de même, plus rien à raconter sur les femmes allant seules dans les rues de notre pays.

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