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L’Arabie saoudite se retourne contre le Maroc, un de ses plus fidèles alliés

S.M. le Roi Mohammed VI et le Roi Salmane Ben Abdelaziz.

Les raisons d’une volte-face

En appuyant United 2026 contre le Maroc, Riyad et ses alliés du Golfe ont voulu punir Rabat pour son rapprochement avec le Qatar.

Ce 23 juin 2018 dans la ville de Djeddah, en Arabie saoudite, devait s’ouvrir la réunion des ministres de la Communication des pays de la Coalition pour le soutien de la légitimité au Yémen. Tous les pays membres de la coalition y prennent part, à l’exception d’un seul: le Maroc. Officiellement, le ministre de la Culture et de la Communication marocain, Mohamed El Aaraj, ne pourra pas y participer «pour des raisons d’agenda»: c’est du moins ce qu’explique son département dans un communiqué publié dans la soirée du 14 juin.

Mais pour de nombreux observateurs, il ne s’agit ni plus ni moins que d’un boycott de l’Arabie saoudite, coupable d’avoir trahi le Maroc dans sa course à l’organisation de la Coupe du monde de football de 2026. En effet, le royaume saoudien a apporté un soutien décisif à la candidature conjointe du Canada, des États-Unis et du Mexique, United 2026, déclarée victorieuse dans la matinée du 13 juin par 134 voix contre 65 (en plus de l’abstention de Cuba), en lui ralliant les voix des associations membres de la Fédération d’Asie du Sud-Ouest de football (SWAFF), créée à son initiative le 10 mai 2018 et comptant treize pays, et en faisant campagne pour elle.

Le 8 juin, le quotidien américain The New York Times avait révélé que l’Arabie saoudite avait aidé à arranger des réunions avec des associations asiatiques. À Moscou, capitale de la Russie, où s’est déroulé le vote final, les responsables saoudiens ont organisé une série d’iftars en l’honneur de plusieurs pays arabes pour les convaincre de voter nord-américain: Bahreïn, les Émirats arabes unis, la Jordanie, l’Irak, le Koweït et le Liban choisiront d’emboîter le pas à Riyad, malgré l’engagement du dernier sommet de la Ligue des États arabes dans la ville de Dhahran, en Arabie saoudite, le 15 avril 2018 à appuyer le Maroc. Dans une interview publiée le 6 juin par le groupe médiatique américain Bloomberg, le président de l’Autorité générale des sports et du Comité olympique d’Arabie saoudite, Turki Al-Sheikh, avait expliqué que le soutien de son pays à la candidature nord-américaine était commandé par «les intérêts» saoudiens, et ajoutait qu’au moment où le Maroc avait sollicité Riyad «un mois plus tôt», celle-ci «avait donné sa parole aux Américains» -chose fausse, car le sommet arabe, qui avait décidé d’appuyer le Maroc, s’était déjà déroulé.

Le responsable saoudien avait déjà tenu les mêmes propos dans une interview publiée le 13 mars 2018 dans le quotidien sportif Arriyadiyah, invoquant «l’intérêt de l’Arabie saoudite», «au-dessus de tout» d’après lui. Il semble toutefois évident que le Maroc paie sa neutralité dans le conflit opposant depuis le 5 juin 2017 Riyad, Abou Dabi, Manama et Le Caire à Doha, sur fond d’accusations de la part de l’Arabie saoudite envers le Qatar de soutenir le terrorisme.

Neutralité indésirable
D’ailleurs, cinq jours après son interview dans Arriyadiyah, M. Al-Sheikh avait tancé sur Twitter le Maroc, en l’enjoignant de venir chercher le soutien là où il se trouve d’après lui, dans la capitale saoudienne. «La couleur grise n’est plus acceptable pour nous,» avait-il également écrit. Il faut dire qu’au lieu de prendre le parti de l’Arabie saoudite, à l’instar de nombreux pays arabes comme les Comores, la Libye et la Mauritanie, le Maroc avait «appelé l’ensemble des parties à faire preuve de retenue et de sagesse afin de faire baisser la tension, dépasser cette crise et régler définitivement les causes qui y ont conduit», selon le communiqué du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, datant du 11 juin 2017. «Le Royaume privilégie une neutralité constructive», soulignait la même source. Cette neutralité, elle s’était illustrée dès le lendemain, 12 juin, par l’envoi par Rabat d’une aide humanitaire au Qatar, en proie au blocus de ses voisins saoudien, émirati et bahreïni; décision prise sur instructions du roi Mohammed VI.

Dans la première moitié du mois de novembre 2017, le Souverain effectue une tournée au Golfe qui le mène aussi bien aux Émirats qu’au Qatar, et il est à ce titre le 12 novembre la première personne à rallier par avion les deux camps ennemis depuis le début de la crise en atterrissant à l’aéroport Hamad de Doha, ce qui lui vaut dans les médias qataris le surnom de «briseur de blocus».

Agissements inacceptables
En même temps, pour vraisemblablement assurer Riyad de sa position et surtout la rassurer, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et le ministre de l’Économie et des Finances, Mohamed Boussaïd, sont diligentés le 24 décembre dans la capitale saoudienne, où ils remettent une lettre royale au roi Salman, dont la teneur n’a pas fuité. Mais si, en apparence, les responsables saoudiens donnent l’impression de ne pas broncher, en coulisses, tout porte à croire qu’ils voient, en vérité, rouge. Suite à la libéralisation du dirham, le 12 janvier 2018, Saoud Al Qahtani, conseiller de Salman et responsable du Centre d’études et des affaires médiatiques saoudien, publie un tweet où, ironique, il dit que cette décision des autorités marocaines allait faire chuter la valeur de la monnaie nationale et par là même celle des Marocaines. S’en suit un maelström, notamment dans les médias marocains, qui pousse l’intéressé à nier être derrière le tweet.

M. Bourita vient à la rescousse, le 25 janvier, en qualifiant dans une déclaration au journal électronique Médias 24 d’«inacceptables» les agissements de certains médias et de «malveillants» certains de leurs articles et dessins. Mais viennent donc, moins de deux mois plus tard, l’interview et les tweets de M. Al-Sheikh, qui obligent l’ambassadeur d’Arabie saoudite en personne, Abdelaziz Mohieddine Khouja, à sortir de sa réserve, en incriminant le 21 mars sur le journal électronique Le Site Info «un débat stérile dont certaines parties profitent» selon lui «pour attiser la haine entre les peuples frères».

Contradiction? En fait, beaucoup y voient un conflit de générations entre la vieille école, à laquelle appartient M. Khouja et que l’on dit généralement soucieuse de ses relations avec le Maroc et de la préservation des liens tissés tout au long des six dernières décennies entre les deux pays, et l’entourage du prince héritier Mohammed ben Salman, considéré comme le véritable maître de l’Arabie saoudite actuelle et auquel sont liés autant M. Al-Qahtani que M. Al-Sheikh, également membre du cabinet de Salman avec rang de ministre, en plus donc de ses responsabilités sportives. C’est ben Salman qui a d’ailleurs pris la décision de couper les ponts avec le Qatar.

Conscient de cette opposition, le Maroc se refusera donc à répondre aux provocations à son encontre et, selon les bruits diplomatiques, cherchera à activer ses réseaux saoudiens pour éviter davantage d’envenimation dans le ciel maroco-saoudien. Officiellement, il continue d’appuyer les autorités saoudiennes: suite aux tirs de missiles houthis ayant visé, dans la nuit du 25 au 26 mars, Riyad depuis le Yémen, S.M. le roi Mohammed VI prend l’initiative d’exprimer son soutien aux démarches et mesures entreprises par Salman pour préserver la sécurité de l’Arabie Saoudite, qualifiée, au passage, de «royaume frère» -expression lourde de sens.

Coup de poignard dans le dos
Parallèlement, la France et son président Emmanuel Macron, très attachés à l’excellence des relations de leurs alliés arabes, interviennent également et c’est ainsi que le 10 avril, le Premier ministre libanais Saâd Hariri, présent à Paris pour la Conférence économique pour le développement du Liban par les réformes et avec les entreprises (CEDRE), publie un selfie sur Twitter appelé à se diffuser comme une traînée de poudre: à ses côtés se trouvent Mohammed VI et Mohammed ben Salman, visiblement attablés dans un restaurant de la Ville lumière.

D’aucuns croiront, à partir de là, à un réchauffement entre le Rabat et Riyad, d’autant plus que le sommet de Dhahran, où le Maroc est représenté par M. Bourita, appuie donc la candidature marocaine à la Coupe du monde. Plus, le 1er mai, le Royaume rompt ses relations avec l’Iran, ennemi juré de l’Arabie saoudite, en raison de l’appui de Téhéran au mouvement séparatiste du Front Polisario au Sahara marocain: les dirigeants saoudiens sont parmi les premiers à réagir en condamnant les ingérences iraniennes dans les affaires internes du Maroc.

Impact régional
Dans sa première réaction suite à l’annonce de la candidature victorieuse, le comité marocain remercie «vivement» les pays qui ont voté pour elle, et s’il se garde de commenter la «trahison» saoudienne et celle des six autres pays arabes dans son sillage, il n’en demeure pas moins que cette fois, la pilule ne passe pas. Quelques heures après le vote, un communiqué du Cabinet royal tombe, révélant la tenue d’un entretien téléphonique entre S.M. le roi Mohammed VI et l’émir Tamim du Qatar. Ce dernier y a informé, selon la même source, le Souverain du plein soutien de son pays au Maroc dans le cas où le Royaume présente sa candidature à l’organisation de la Coupe du monde de 2030. Le message adressé à Riyad semble clair: Rabat a désormais choisi son camp. Le lendemain, 14 juin, le Roi Mohammed VI reçoit de Salman et de son fils Mohammed des messages de félicitations à l’occasion de l’avènement de l’aïd al-fitr, mais ils paraissent à la lecture strictement protocolaire. Décidément, il y a bel et bien de l’orage dans l’air entre le Maroc et l’Arabie saoudite. Quel impact régional pourrait bien en découler? Rappelons que depuis mars 2015, le Maroc est engagé au Yémen aux côtés de l’Arabie saoudite pour restaurer le président Abd Rabo Mansour Hadi face à la rébellion houthie appuyé par l’Iran.

En mai 2015, il avait perdu un de ses aviateurs pendant l’opération Tempête décisive, dont le F-16 avait été abattu pendant une mission de reconnaissance. Beaucoup ont appelé, suite à l’appui saoudien à United 2026, au retrait des cinq F-16 marocains encore impliqués dans les opérations et actuellement stationnés aux Émirats. En tout cas, ce coup de poignard dans le dos de l’Arabie saoudite semble amené à laisser des cicatrices…

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