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L’amghar, chantre d’un Maroc pluriel

Lahcen Lyoussi et Abdelkrim El Khattabi. (Photo montage).

Pour Lahcen Lyoussi, le traditionalisme aux accents berbéristes n’est pas antinomique de la modernité socio-politique. En avance par rapport à son époque, il militait contre le régime du parti unique.

Les écrits sur Lahcen Lyoussi sont nombreux. La personnalité de cet homme historique est tellement imposante qu’il y a toujours un espace pour l’aborder sous un angle pertinent. C’est précisément ce que notre confrère Zamane, une revue mensuelle spécialisée dans l’Histoire du Maroc, a revisité dans sa dernière édition en arabe, du mois de février 2018.

Une période trouble
Nous sommes en 1956, dans les premiers mois d’un Maroc qui s’apprête à devenir indépendant. Une année de tous les risques. Un Maroc forcément compliqué, où les tendances et les courants politiques sont exacerbés.
Le champ politique est confronté à la question majeure du moment. Quel Maroc voulons-nous construire; dans quelle structuration de la scène politique; dans quel rapport de l’État à la chose publique et à la représentation de la volonté populaire? Tout un programme, pratiquement au pied levé, dans une chronologie accélérée qui ne tolère aucun faux rendez-vous. Cette période trouble d’un Maroc fraîchement indépendant ne cessera d’être lue et relue en compagnie de deux personnalités qui l’ont marquée. L’un par sa présence effective aux responsabilités politiques, depuis Rabat; l’autre, par une absence assourdissante depuis son exil forcé au Caire. Il s’agit de Lahcen Lyoussi et Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi. Faire le parallèle entre ces deux figures historiques peut paraître saugrenue.

Une dualité explosive
Ministre de l’Intérieur, puis de la Couronne sous les deux gouvernements post-indépendance dirigés par M’barek Bekkay; Lahcen Lyoussi passe pour être rompu à la pratique politique telle qu’elle se nouait en ville. Ben Abdelkrim El Khattabi, lui, est ce guerrier irréductible du Rif, aux entournures révolutionnaires. L’un et l’autre représentaient deux formes d’opposition au fait colonial et ses répercussions immédiates sur l’espace politique marocain. Avant même la déclaration officielle de la fin de l’occupation directe du Maroc par la France, deux forces en présence pointaient à l’horizon. Le Parti de l’Istiqlal, comme structure plus ou moins organisée, porte-parole d’une voix essentiellement citadine attelée à une bourgeoisie naissante.

Et un ensemble diffus, reconnaissable à son identité berbère, récepteur d’une autre voix; celle de la ruralité d’altitude, sur toute l’étendue du Rif et de l’Atlas, du nord au sud du Royaume. Les deux mouvements s’excluaient avec une férocité non dissimulée. Une dualité explosive qui menaçait une intégrité territoriale pas encore retrouvée et dont l’Istiqlal se posait en garant exclusif.
C’est à ce titre que le parti de Allal El Fassi revendiquait un gouvernement d’union nationale qui soit sous sa houlette et des élections législatives qui ne pouvaient que dégager une majorité parlementaire qui lui serait totalement inféodée. Une perspective que les nationalistes de culture berbère refusaient de toute leur force. Les cadres de l’Istiqlal tiraient à boulets rouges sur le gouvernement Bekkay, qu’ils voulaient affaiblir par tous les moyens. C’est dans ce contexte d’une rare crispation politique qu’est né le futur Mouvement Populaire sur l’initiative et la supervision directe de Lahcen Lyoussi.

Lahcen Lyoussi et S.M. Mohammed V.

Crispation politique
Il n’en rendra les clés à Mahjoubi Aherdane et au docteur Abdelkrim El Khatib qu’après son installation en Espagne, suite à l’épisode rocambolesque de Addi Ou Bihi. Le rejet mutuel Istiqlal-Mouvement Populaire (MP) d’une intensité telle que chacun de ces deux courants disait «c’est nous ou le chaos». On en est arrivé à la demande de dissolution des partis existants; l’Istiqlal, principalement visé.

Comme à son habitude, Zamane renvoie à des sources diplomatiques dites fiables. Dans ce cas d’espèce, les télégrammes envoyés par l’ambassadeur français à Rabat, André Louis Dubois, à son ministre de tutelle, Alain Savary, ont été mis à contribution. Ces documents d’un éventuel retour au Maroc du leader rifain Ben Abdelkrim El Khattabi installé au Caire depuis 1947; ainsi que le regard de ce dernier sur le cours de la situation politique au Maroc. Il existait effectivement des pourparlers sur le premier sujet, sans aboutissement, puisque El Khattabi décédera en 1963 dans la capitale égyptienne.

À la croisée des chemins
Quant au deuxième point, il démontre un El Khattabi qui suit de près la turbulence politique que connaît le Maroc au lendemain de l’Indépendance. On y apprend qu’il adhère totalement à la ligne politique conduite par Lahcen Lyoussi avec qui il entretenait une correspondance écrite. De même qu’il appuyait l’idée de dissolution des partis, comme moyen d’éviter un Exécutif chapeauté par l’Istiqlal.

Dans la foulée, il se solidarise avec M’Barek Bekkay et condamne les attaques de l’Istiqlal contre son gouvernement. Ces documents d’archive révèlent une absence physique de El Khattabi, très présente dans les esprits et dans la vie politique du pays. Dès l’Indépendance, le Maroc connaissait ainsi sa première crise politique, Lahcen Lyoussi était au centre de ce tourbillon.

Nous sommes à une époque où le Maroc était à la croisée des chemins. L’État était en reconstruction et l’espace institutionnel en construction. Il fallait définir le modèle de société où toute cette superstructure allait être mise en place et fonctionner sans accrocs générateurs de vide politique ou d’affrontements intra-nationaux. Aujourd’hui, avec le recul, chacun sait que l’Istiqlal, ancienne version, puis l’UNFP qui en est sortie, étaient pour le régime du parti unique. Le pluralisme politique, comme base fondatrice d’une démocratie en gestation, n’était admis que du bout des lèvres; quand il n’était pas ouvertement combattu.

Au moment des faits, Lahcen Lyoussi semblait animé par une motivation politico- ethniciste irrésistible. En fait, il ne revendiquait pas plus qu’un Maroc pluriel où toutes les composantes ethniques trouveraient un espace d’expression.

Démocratie en gestation
Ce fut précisément le fameux dahir sur les libertés publiques de 1958 qui a permis au Maroc d’inscrire le pluripartisme dans sa première constitution, en 1962; alors qu’un tiers-mondisme triomphant ne jurait que par le parti unique. Hors cette ligne de partage, pratiquement sacralisée, on risquait d’être jeté aux orties, pour non conformité aux standards intellectuels du moment. Lahcen Lyoussi, un traditionnaliste manifestement, compte parmi les acteurs politiques qui ont permis de dépasser ce genre de posture exclusitive.

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