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La langue et le terrorisme

Abdellatif Mansour

Abdellatif Mansour

Effervescence et débat enflammé  autour de la langue  arabe… en Corse. C’est arrivé  dans la toute petite ville  de Prunelli-di-Fiumorbo,  dans cette Haute Corse baignée de soleil  ardent et de chauvinisme à fleur de peau.  Deux institutrices ont nourri le projet de  faire chanter par leurs élèves “Imagine”;  de John Lennon, l’ancien compagnon  des Beatles assassiné par un fou, en cinq  langues, français, corse, anglais, espagnol  et arabe, à l’occasion de la kermesse de  fin d’année scolaire. La chanson est un  hymne à la tolérance et à la paix. Mal leur  en a pris, quand même, aux institutrices.  Avant même que le projet ne soit entamé,  une polémique et réaction intempestive  des parents survoltés. Dans la place  centrale de ce village qui se prend pour  une ville, on ne parle que de cela. Ça  cogite sous le béret. Des scènes hautes en  couleur, que Marcel Pagnol n’aurait pas  reniées pour un apéro prolongé.

Dans cette école bilingue, françaiscorse,  ni l’anglais, ni l’espagnol ne sont  mis en cause. Par contre, l’arabe est  cloué au pilori. Faire chanter nos petites  têtes chrétiennes dans la langue des  Mahométans, quelle horreur. Graffitis à  connotation ouvertement racistes sur les  murs et menaces sur internet à l’adresse  des deux malheureuses institutrices,  qui préfèrent se faire oublier plutôt que  de porter plainte. Les médias, en mal  d’exotisme politique au parfum de pastis,  ne rechignent pas à faire le voyage sur  l’Ile de beauté. Gros plans sur ce hameau  accroché à flanc de montagne et grosses  manchettes sur cette Corse éternellement  frondeuse. Le procureur de la République  à Bastia annonce l’ouverture d’une  enquête. M

ême si le projet de la chanson  multilingue a été abandonné, le maire  décrète l’annulation de la fête scolaire.  Ce n’est pas encore la clandestinité, mais  c’est tout comme. Déjà isolée par un relief  tourmenté, Prunelli est plus que jamais une  cité retranchée; sous le regard médusé de  l’Hexagone métropolitaine. Le problème  devient une affaire nationale. La ministre  de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-  Belkacem, prestement invitée à s’exprimer,  se dit “terriblement inquiète”. Et pourtant,  dans cette bourgade cosmopolite, à peine  3.400 habitants, on trouve des Polonais,  des Portugais, des Roumains, à côté d’une  forte communauté maghrébine. Même s’il  n’est pas facile dans un espace aussi réduit,  le vivre-ensemble semblait parfaitement  intégré. D’où vient, alors, cette brusque  tension qui a subitement envahi un groupe  humain qui ne demandait qu’à vivre dans  la quiétude et la sérénité? Elle vient d’un  ailleurs réel, mais diffus et insaisissable. De  tout un train d’amalgames qui a été patiemment  tissé jusqu’à devenir impossible à  détricoter.

Des clichés réducteurs; des idées  reçues à la peau dure, des stéréotypes  dévastateurs et des anathèmes assassins  qui sont inlassablement assenés par un  matraquage sans répit. Et qui ont fini par  habiter les esprits au point de déclencher  des réflexes conditionnés.  Exemple. Musulman=intégriste=terroris  te=arabe. C’est ce mécanisme de mise en  rapport systématique qui a fonctionné  à Prunelli. Pour ses habitants, la liaison  langue-religion est toute faite. Il s’en  est suivi d’autres, de la même veine,  entre Islam, terrorisme et ethnie arabe;  comme si tous les musulmans étaient  arabes et tous les arabes ne pouvaient  être que terroristes. Dans un panier de  crabes où l’on retrouve des Africains,  des Asiatiques, des Occidentaux… et des  Arabes, on n’a pas le temps de faire le  tri ou quelques subtils distinguo.

Même  si chacun de ces groupes linguistiques  terrorise dans sa langue, l’arabe est, tout  de même perçue comme le lien commun  de ce cafouillis inextricable. Une langue  chargée d’un immense potentiel de  violence et de terreur, dans l’imaginaire  sous influence d’un amalgame ridicule.  “Imagine” sera finalement chantée en  arabe sur les ondes de RFI (Radio France  Internationale).  Le sentiment qui anime les gens de Prunelli,  c’est la peur. La peur de voir leurs  enfants embarqués dans une aventure  meurtrière, surtout par les temps actuels  où Daech recrute sous tous les cieux. On  en arrive ainsi à un état de psychose où  tout est dans tout, dans un enchaînement  infernal à partir de la langue qui  représente une ouverture sur l’inconnu;  sur le pire

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