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Khalid Benjelloun: « L’État doit améliorer le climat des affaires »

Patron d’entreprises opérant dans plusieurs secteurs d’activités et ancien président de la commission PME à la CGEM, Khalid Benjelloun décortique les causes qui poussent les petites et moyennes entreprises, notamment, à faire faillite: retards de paiement, faible assurance contre les impayés, lourdeur de la justice…

Deux rapports parlent d’une faillite en cascade d’entreprises au Maroc. L’économie marocaine est-elle en crise ?
Le Maroc s’est inscrit depuis de longues années dans une économie de marché marquée par une rude compétitivité livrée sur le marché local et à l’international par les produits et services venant de l’étranger.
Face à cette mondialisation galopante, l’entreprise marocaine vit des moments difficiles car l’Etat ne lui garantit pas les moyens et l’aide nécessaire pour qu’elle reste compétitive, autant sur le marché local qu’à l’export. Au Maroc, la loi sur les délais de paiement n’est pas respectée, la justice des affaires est trop lente, l’assurance contre les impayés est faible, le financement bancaire est frileux, la contrebande sévit et tue la petite industrie… La conjoncture économique n’est pas rose certes, mais elle serait mieux et encourageante à l’investissement si l’Etat intervient pour améliorer le climat des affaires.

Comment alors interprétez-vous les chiffres publiés récemment par Euler Hermès?
C’est alarmant. Mais permettez-moi d’abord d’attirer l’attention, pour une fois, sur ces sociétés d’assurance-crédit telles Euler Hermès Acmar et Coface et dont beaucoup d’entreprises ignorent même l’existence.
La loi 32-10 sur les délais de paiement stipule que les délais de paiement peuvent aller jusqu’à 90 jours. Au-delà, une entreprise souscrit auprès d’un assureur-crédit une garantie contre le risque d’impayés. Cette prime se calcule sur la base du chiffre d’affaire annuel déclaré et assurable, c’est-à-dire celui qui va être réalisé avec les clients mais aussi en fonction de la solvabilité de la liste des clients de l’entreprise. Je travaille avec 250 PME clientes dans les secteurs du textile, de la plasturgie et de la peinture et la chimie (colorants, résines…) et l’emballage alimentaire.
Quand un client passe commande, et qu’on établit, par exemple, la facture à 4 millions de dirhams, on demande à Acmar ou Coface une garantie sur le client. L’assureur-crédit vient nous dire qu’il va assurer jusqu’à seulement 1 million de dirhams quand bien même le client est solvable. Et lorsque la date du paiement arrive à échéance, on accorde au client un délai supplémentaire d’un mois. Dans le cas d’impayés, l’assureur-crédit nous paye 75 à 80% de 1 million de dirhams, le plafond pour lequel il s’est engagé.

Et quand le risque d’impayés augmente?
Dans beaucoup de cas, notamment lorsqu’il s’agit de petites entreprises, l’assureur-crédit refuse même d’assurer la transaction s’il estime que le client de l’entreprise assurée est peu ou très peu solvable ou présente un risque d’insolvabilité dans un futur proche. Dans ce cas de figure, l’entreprise prend seule le risque et vend sans garantie. Cela dit, les assureurs-crédit ne jouent pas à 100% leur rôle car ils ne veulent pas prendre beaucoup de risque sur le plan national.

Vous insinuez qu’il existe un autre organisme qui ne prend pas le risque à l’export?
Il s’agit de la SMAEX (société marocaine d’assurance à l’exportation). Je cite mon cas puisque je développe des affaires en Afrique avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire. La SMAEX ne prend pas beaucoup de risque en limitant le plafond de ses garanties. Ailleurs, en Europe par exemple, les équivalents de la SMAEX offrent des garanties trois fois plus importantes. Ils sont appuyés par leurs Etats.
Au Maroc, cette frilosité a pour conséquence que l’entreprise réduise ses exportations mais aussi son chiffre d’affaires sur le marché local.

Ceci-dit, les assureurs-crédit ne sont pas responsables de la hausse des impayés qui pousse les PME à la faillite?
Dans le cas d’impayés, les procédures judiciaires sont responsables de la faillite d’un grand nombre d’entreprises, notamment les très petites, petites et moyennes. L’entreprise, après moult tentatives de recouvrement à l’amiable, se tourne vers la voie judiciaire.
D’après mon propre vécu et le vécu de patrons de PME, le procès est lent. Il faut attendre deux, trois, quatre ans, voire plus, pour que le jugement soit prononcé. Le pire, c’est l’exécution des jugements. Souvent, on n’arrive pas à exécuter le jugement: l’huissier n’est pas disponible, n’a pas trouvé la bonne adresse ou le concerné pour exécuter le jugement… Bref, plusieurs années passent parfois avant de voir aboutir ce processus long et lent. Entre temps, la société meurt.

Que peut-on faire pour améliorer la justice des affaires?
Le gouvernement peut initier un projet de loi qui fixe les délais des décisions de justice et des exécutions des jugements. Il faut absolument améliorer la justice des affaires car non seulement les entreprises en pâtissent avec comme conséquences fâcheuses des pertes d’emplois mais il faut savoir qu’aux yeux des investisseurs nationaux et étrangers, c’est le principal critère qui détermine leur décision d’investir.

Les décisions de justice lentes ont un impact direct sur la faillite des entreprises?
Oui, car lorsque les contentieux durent longtemps, les petites et certaines moyennes entreprises n’ont pas de trésorerie pour continuer à fonctionner, contrairement aux grandes entreprises.

Par rapport aux retards de paiement, pourquoi n’applique-t-on pas la loi?
Au-delà de 90 jours, les entreprises doivent rajouter des indemnités de retard. Si je le fais, je risque de perdre définitivement mon client. Si je ne le fais pas, le fisc va taxer mon entreprise sur la base de pénalités de retard que je suis censé intégrer dans le bilan. Par ailleurs, quand un client fait face à des impayés, les banques sont souvent frileuses car elles savent que celui-ci ne peut pas récupérer son argent eu égard à la lourdeur des procédures judiciaires. Il faut absolument améliorer le climat et la justice des affaires.

Comment la contrebande pousse des entreprises à mettre la clé sous le paillasson?
C’est une cause directe de la faillite de la petite industrie, des PME-PMI opérant dans les secteurs du textile, de la plasturgie… Je prends l’exemple d’une usine de chaussettes. Pendant l’hiver, la haute saison, des conteneurs de chaussettes en provenance de la Chine inondent le marché marocain en écoulant leurs marchandises à un prix à l’unité 50% inférieur au prix de revient d’une usine marocaine.

Dans la distribution, on dit que les grandes entreprises bouffent les petites. Comment?
Dans la distribution, les délais de paiement des grandes enseignes sont trop longs, ce qui finit par étouffer leurs fournisseurs qui sont souvent des petites entreprises.

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