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La justice a eu la main bien lourde

© Ph: AIC Press

Les activistes du Hirak d’Al-Hoceima condamnés à jusqu’à 20 ans de prison

Au bout d’un procès de huit mois, cinquante-trois activistes du Hirak d’Al-Hoceima ont écopé de 308 ans de prison. ferme au total.

C’est sous le choc que beaucoup de Marocains se sont réveillés ce mercredi 27 juin 2018, quelques heures après l’annonce des jugements des activistes du mouvement Hirak ach-chaâbi d’Al Hoceima, qui avait mené les protestations dans la ville rifaine suite à la mort accidentelle en octobre 2016 d’un poissonnier broyé par un camion de ramassage d’ordures pendant qu’il tentait de récupérer sa marchandise saisie par la police.

La chambre criminelle de la cour d’appel de la ville de Casablanca, qui jugeait depuis près d’un an les activistes pour notamment atteinte à la sécurité intérieure de l’État, tentatives de sabotage, de meurtre et de pillage et réception de fonds, de donations et d’autres moyens matériels destinés à mener et à financer une activité de propagande à même d’attenter à l’unité et la souveraineté du Royaume, a eu la main lourde: 308 ans de prison ont, au total, été distribués entre les cinquante-trois activistes condamnés.

Atteinte à la sécurité
Les peines les plus longues, 20 ans de réclusion ferme, ont échu au leader du Hirak, Nasser Zafzafi, son bras droit Nabil Ahamjik, surnommé «le dynamo» pour justement son dynamisme et son rôle de mobilisateur en chef des activistes, ainsi que Ouassim El Boustati et Samir Ighid. Zakaria Adahchour, Mohamed Bouhannouch et Mohamed El Haki ont, pour leur part, hérité de 15 ans fermes. Six activistes ont été condamnés à dix ans, à savoir Bilal Ahabbad, Karim Amghar, Jamal Bouhaddou, Omar Bouherras, Achraf El Yakhloufi, Salah Lachkham ainsi que Mohamed Jelloul, qui au moment d’être arrêté, le 26 mai 2017, venait à peine d’être libéré de prison après cinq ans derrière les verrous en raison de sa participation à des manifestations dans la ville de Beni Bouayach, dans la province d’Al Hoceima, en mars 2012. Le nombre d’activistes ayant écopé de cinq ans est de dix. Parmi eux, Mohamed El Mejjaoui, une autre figure emblématique du Hirak, enseignant et ancien militant du parti de l’Union socialiste des forces populaires (USFP). On pourrait également citer le journaliste Mohamed El Asrihi, qui avait été arrêté en compagnie de M. Zafzafi pendant que ce dernier fuyait la police, à ses trousses après qu’il ait interrompu un prêche du vendredi hostile à son mouvement -évènement qui, pour rappel, avait déclenché les premières arrestations.

Grèves de la faim
L’organisation internationale non gouvernementale (OING) Reporters sans frontières avait maintes fois appelé à sa libération, tout comme celle de Rabie El Ablak, correspondant à Al-Hoceima du journal électronique Badil, dont le directeur de publication, Hamid El Mahdaoui, arrêté le 22 juillet 2017, avait été condamné pour avoir, selon la justice, «perpétr[é] des actes illégaux, consistant essentiellement à inciter des individus à commettre des délits par des discours et des cris dans des lieux publics, les inviter à participer à une manifestation interdite et à contribuer à son organisation».

M. El Ablak a, tout au long de l’année, fait une série de grèves de faim -117 jours au total, réparties en quatre grèves dont la plus longue a duré 48 jours- qui l’ont beaucoup affaibli. Les sept autres activistes condamnés à cinq ans sont Brahim Abakoui, Houcine El Idrissi, Souleimane El Fhili, El Habib El Hannoudi, Ilyass Hajji, Abdelali Houd et Chakir Makhrout, un taximan à qui on prête l’utilisation de l’interjection typiquement rifaine «Pik ya wlidi!» face aux juges après avoir appris les chefs d’accusation retenus à son encontre et à l’encontre de ses compagnons; interjection censée exprimer un fatalisme mêlé d’un sentiment d’ironie face à l’absurdité d’une situation. Ibrahim et Othmane Bouziane, Youssef El Hamdioui, Mohamed El Hani, Mohamed El Mahdali, Mohamed Naïmi, Abdelhak Sadik et Fouad Saïdi se sont, eux, vus infliger trois ans.

Le reste des activistes ont presque tous été condamnés à deux ans, à savoir Rachid Aâmarouch, Nouri Achahbar, Mohamed Addoul, Abdelmouhcine Atari, Jawad Bellaâli, Jawad Benziane, Badreddine Boulahjal, Khalid El Baraka, Anas El Khattabi, Rachid El Moussaoui, Abdelkhir El Yasnari, Mohamed Fadil, Fahim Ghattas, Ahmed Hakimi, Ahmed Hazzat, Abdelaziz Khali, Mohamed Makkouh, Jamal Mouna et Jawad Sabiri.

Manifestations de soutien
Les peines les moins lourdes sont revenues à Zakaria Kaddouri et Abdelmounaïm Assartiho, respectivement un an de prison ferme et un an avec sursis. Dans sa première réaction, le père de M. Zafzafi, Ahmed Zafzafi, qui a effectué ces derniers mois une tournée dans plusieurs pays d’Europe pour médiatiser le procès des activistes du Hirak, a révélé que le moral de son fils était au plus haut, et que celui-ci ainsi que ses autres compagnons considéraient leur condamnation comme un honneur.

Dans une certaine mesure, ils s’attendaient à leurs peines, tant le procès, qui a compté 84 séances en un peu plus de 8 mois -depuis le 23 octobre, plus précisément- semblait au fur et à mesure aller dans cette direction. Me Mohamed El Hassani Karrout, avocat de la partie civile, a pour sa part considéré que les condamnations prononcées sont légères, au vu de la gravité des actes commis d’après lui par les activistes. Dans le landerneau politique, plusieurs personnalités ont regretté l’issue du procès, à l’instar du secrétaire général du Parti authenticité et modernité (PAM), Hakim Benchamach, luimême prisonnier politique au milieu des années 1980. Parmi les autres forces politiques représentées au parlement, la Fédération de la gauche démocratique (FGD) a annoncé sa participation aux sit-in annoncés un peu partout au Maroc, dès après l’annonce des jugements. Le mouvement islamiste d’Al-Adl Wal Ihsane, qui avait pris part à la marche nationale du 11 juin 2017 en soutien au Hirak, a également fait part de son intention de manifester.

La condamnation des 53 ne tombe certainement pas au meilleur moment, alors que depuis plusieurs mois, le Maroc est en pleine ébullition sociale, comme l’illustre le boycott depuis le 20 avril 2018 de plusieurs produits de consommation courante en raison de leur cherté aux yeux de la population. Le Hirak d’Al-Hoceima a fait des émules à Jerada, où depuis le 23 décembre 2017 la ville est en proie à un mouvement social d’ampleur.

Ministre d’État chargé des Droits de l’Homme et ministre de la Justice et des Libertés au moment de l’arrestation des activistes, Mustapha Ramid a formulé son espoir que les peines soient réduites en appel, voire même que des activistes soient libérés, en pariant sur «la plus grande compétence» des cinq juges appelés désormais à se saisir du dossier -une façon, sans doute, d’exprimer son désaccord avec les jugements. La justice n’aura en tout cas pas la tâche facile avec un procès qui, quoi qu’on dise, est et reste éminemment politique.

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