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Jésus, Bahaullah et les autres

Ftour ramadanèsque à Rabat regroupant des Musulmans, des Chrétiens et des Juifs.

Les minorités religieuses veulent faire entendre leur voix

Pour la première fois, une association est en cours de mise en place pour défendre le droit des minorités religieuses. Le département d’État américain vient en renfort.

Dans un autre pays, Kamal et Loubna seraient aujourd’hui mariés aux yeux de la loi. Jeune couple marocain, les deux tourtereaux se sont dits oui ce 31 mai 2018, dans la capitale, Rabat. Il se trouve cependant qu’ils sont chrétiens. Convertis au catholicisme à l’âge adulte, ils ne pouvaient s’unir qu’en contractant un mariage musulman. En effet, la législation marocaine ne reconnaît que l’islam en tant que source de loi et au plan du statut personnel, si l’on excepte le cas particulier du judaïsme. En gros, aujourd’hui, un chrétien marocain n’a pas d’existence légale. «Tu n’as le droit à rien quand tu es chrétien marocain. Pas de papiers ni pour toi ni pour tes enfants, pas de passeport non plus. Rien et tout cela parce qu’on a choisi une autre religion», fulmine Loubna. Cette situation des minorités religieuses au Maroc, le département d’État américain l’a dénoncée dans son rapport annuel sur la liberté religieuse dans le monde, publié le 29 mai 2018.

Droits et libertés
Outre les chrétiens, le document évoque également le sort encore moins enviable des bahaïs et des ahmadis. «Le gouvernement a détenu et interrogé des citoyens chrétiens sur leurs croyances et leurs contacts avec d’autres chrétiens,» affirme-t-il. L’Exécutif a, deux jours plus tard, démenti, par la voix de son porte-parole, Mustapha El Khalfi. «Ce rapport ne repose pas sur des données scientifiques précises, et par conséquent, il comporte des jugements de valeur et des exagérations », affirme le ministre délégué chargé des Relations avec le Parlement et la Société civile.

Depuis plusieurs mois, l’avocat Jawad Elhamidy est à pied d’oeuvre pour créer une association pour protéger les droits et libertés des membres des minorités religieuses. Celle-ci a d’ailleurs déjà pignon sur rue et compte, selon nos sources, plusieurs dizaines de membres. Les principales minorités sont représentées. Chaque minorité compte un comité dédié. L’association n’a cependant également pas encore d’existence légale, en raison du refus des autorités de remettre à M. Elhamidy le récépissé nécessaire. Sa dernière tentative de déposer son dossier, le 29 avril 2018, s’était soldée par une fin de non recevoir de la part de la wilaya de Raba-Salé-Kénitra. Raison invoquée, atteinte à l’islam et à la monarchie. «J’en conclus qu’il y a des parties au sein de l’État que dérange l’existence des minorités religieuses,» se désole M. Elhamidy.

Pourtant à titre personnel, le roi Mohammed VI avait publiquement pris position en faveur des minorités religieuses dans le message qu’il avait adressé le 25 janvier 2016 aux participants à la conférence sur la protection des minorités religieuses dans les pays musulmans dans la ville de Marrakech. «Rien ne nous paraît justifier, au royaume du Maroc, que des minorités religieuses soient privées de l’un quelconque de leurs droits. Nous n’acceptons pas que ce déni de droit soit commis au nom de l’islam, ou à l’encontre d’un musulman, quel qu’il soit,» avait-il soutenu.

Pressions internes
Dans une interview en novembre 2016 à la presse malgache, il s’était par la suite proclamé «commandeur de tous les croyants». Il semble toutefois que peu de monde l’entend de cette oreille. Ces derniers mois, la presse nationale a rapporté plusieurs incidents dont auraient été victimes des membres de minorités religieuses. En novembre 2017, la communauté bahaïe avait regretté le harcèlement dont elle aurait fait l’objet alors qu’elle tentait de commémorer le deux-centième anniversaire de naissance du fondateur du bahaïsme, Mirza Husayn Ali Nuri. Des activités prévues dans les villes de Tanger et de Meknès auraient été interdites au motif que les Bahaïs n’étaient pas reconnus.

Plus récemment, M. Elhamidy avait dénoncé l’arrestation dans la ville de Rabat d’un chrétien de 23 ans, obligé selon lui d’abjurer sa foi. La police a cependant démenti. L’avocat regrette que d’après lui, ces affaires n’aient pas bénéficié d’une couverture suffisante. «J’ai l’impression qu’on considère la chose comme étant subsidiaire au Maroc, sans importance, alors qu’elle devrait être au coeur des débats, » peste-t-il. En termes de fidèles, le christianisme semble la religion non reconnue à être la plus développée: certains estiment le nombre de Marocains chrétiens à 300.000. Le bahaïsme et l’ahmadisme ne dépasseraient pas, eux, les 1.000 ouailles chacun. Au sein de l’islam, le chiisme connaîtrait actuellement un grand succès, notamment dans le Nord du Maroc. On se souvient d’ailleurs du lancement en avril 2016 de l’association Ressali progressistes par la communauté chiite de Tanger, avant que le ministère de l’Intérieur n’intervienne pour l’interdire.

Beaucoup mettent cependant en doute la sincérité de ces conversions et les expliquent par des incitations de parties étrangères, voire de pays étrangers. Justement, l’association de M. Elhamidy est également au centre des mêmes accusations. Si l’intéressé nie toute main extérieure sur son projet, il explique que les pressions internes peuvent parfois amener certaines parties à recourir à l’étranger pour se protéger, et que le meilleur moyen de parer à toute initiative douteuse est d’accorder aux minorités davantage de droits.

Changement de mentalité
«Quand une minorité se sent persécutée, elle devient une cible facile pour faire passer certains messages et véhiculer certaines idées,» analyse-t-il. Outre le travail de pression, l’association de M. Elhamidy compte aussi produire des rapports annuels pour rendre compte de l’évolution de la liberté religieuse au Maroc et accompagner les personnes persécutées pour qu’elles puissent faire reconnaître leur droit à pratiquer librement leur religion. Pour chaque confession, elle comptera des cellules spécifiques. Pour louable qu’elle soit, cette initiative suffira-t-elle à ancrer davantage le respect des minorités religieuses dans les moeurs du Royaume? M. Elhamidy se dit optimiste. Il croit savoir que le terrain est particulièrement propice par les temps qui courent à un changement de mentalité. «Reste maintenant à la wilaya de Rabat-Salé-Kénitra de réétudier le dossier,» espère-t-il…

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