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Jerada en ébullition. La misère noire

Devant l’incapacité du gouvernement à répondre aux attentes de la population, la contestation s’amplifie et tourne aux affrontements violents avec les forces de l’ordre.

Le Hirak auquel est en proie Jerada depuis le décès, le 22 décembre 2017, de deux mineurs lors de l’effondrement d’une des nombreuses mines clandestines de charbon que compte la ville a sans doute entamé un nouveau virage en ce début de mois de mars 2018.
Après plusieurs mois où elles s’étaient gardées d’intervenir, si ce n’est quelques arrestations espacées dans le temps qui n’avaient duré que quelques jours au maximum, les autorités ont décidé de taper du poing sur la table, vraisemblablement exaspérées par des protestations qui n’en finissent pas.
Ce mercredi 14 mars, les forces de l’ordre sont ainsi intervenues pour disperser un sit-in aux abords des puits abandonnés près du lycée Al Fath. S’en sont suivis des affrontements, qui auraient fait de nombreux blessés. Dans un communiqué, la préfecture de la province de Jerada a accusé «des éléments cagoulés» d’avoir provoqué, en les attaquant avec des jets de pierre, les forces de l’ordre, ce qui les auraient obligées à intervenir. Quelque 80 éléments de la Gendarmerie royale et des Forces auxiliaires auraient, d’après des sources médiatiques, été blessés.

«Préserver la sécurité»
La préfecture de la province de Jerada parle de l’évacuation de certains blessés graves parmi les forces de l’ordre au Centre hospitalier universitaire (CHU) d’Oujda. Cinq voitures auraient, selon la même source, été incendiées et nombre de véhicules et d’équipements auraient subi d’importants dégâts matériels. Le nombre d’arrestations auraient atteint neuf. Pour leur part, les manifestants font état de 56 blessés dans leurs rangs.
Il faut dire que la tension était déjà palpable depuis que les autorités ont commencé à procéder, le samedi 10 mars, à des arrestations dans les rangs des comités du Hirak, désignés par la population pour présenter ses doléances aux autorités et dialoguer avec elles.
Quatre activistes avaient ainsi, au lundi 12 mars, été arrêtés d’après des sources locales jointes par Maroc Hebdo, à savoir Aziz Boudchiche, Mustapha Daânine, Tarek El Amri et Amine Mkallech. D’autres sources font mention d’une cinquième personne arrêtée, à savoir Anas Chaker.

Arrestation “hollywoodienne”
Dans un premier communiqué relayé le 10 mars par l’agence Maghreb arabe presse (MAP), le procureur général du Roi près la cour d’appel d’Oujda, Fayçal El Idrissi, n’avait confirmé que l’arrestation de M. Daânine, tout en précisant qu’après les investigations de la police judiciaire, il se serait avéré que celle-ci n’avait aucun rapport avec les «événements» de Jerada et que le concerné serait en fait coupable d’un accident de circulation en date du 8 mars 2018 à 1h du matin; l’enquête étant alors toujours en cours. «Les informations véhiculées par certains sites électroniques et réseaux sociaux sont dénuées de tout fondement», fulminait-il.

Puis, le 13 mars, le ministère de l’Intérieur allait à son tour se fendre d’un communiqué pour se prévaloir de son «droit d’appliquer la loi», en interdisant en l’occurrence les manifestations qu’il considère comme étant «illégales» sur la voie publique, et en répondant avec «fermeté» aux agissements et comportements «irresponsables», «et ce en vue de préserver la sécurité, garantir le cours normal de la vie et protéger les intérêts des citoyens et citoyennes». D’aucuns y avaient vu une confirmation du caractère «politique» des arrestations, et que l’interpellation de M. Daânine n’était pas vraiment motivée par l’accident cité par M. El Idrissi, sachant qu’il s’agit d’un des plus éminents membres des comités du Hirak. D’ailleurs, nos sources à Jerada parlent d’une arrestation « hollywoodienne ». «Je n’ai jamais vu une personne impliquée dans un accident être arrêtée de cette façon,» nous déclare, ironique, Abdessamad Habbachi, également membre des comités du Hirak, en faisant référence au nombre de policiers -plusieurs dizaines d’après certaines sources- venus appréhender M. Daânine.

Notre interlocuteur met au passage en doute la véracité de l’accident. En tout cas, la population de Jerada ne semble pas près d’abandonner ses protestations. Trois jours avant le sit-in des mineurs, elle avait tenu une marche de plus de 53 km jusqu’à la ville d’El Aïoun Sidi Mellouk, dans la province voisine de Taourirt, dans une procession qui devait en principe ne s’arrêter qu’à la capitale, à près de 528 km; mais les riverains avaient finalement décidé de rebrousser chemin, après avoir selon toute vraisemblance mesuré la difficulté de l’entreprise, du moins dans un cadre improvisé, tout en considérant qu’il s’agissait d’un avertissement à l’adresse des autorités. Ils étaient par la suite entrés, les 12 et 13 mars, en grève, suivie «à 100%» d’après nos sources. Le mercredi 14 mars, plusieurs mineurs sont descendus dans les mines de charbon en sit-in ouvert.

Revendications de la population
«Si les autorités croient qu’elles vont nous faire taire en nous arrêtant, elles se trompent, assure M. Habbachi. Au contraire, cela ne nous pousse qu’à aller plus de l’avant dans notre activisme.»
Pour retrouver le chemin de leurs maisons, les comités du Hirak insistent sur la nécessité de répondre aux revendications de la population, et qui se répartissent en trois volets, à savoir la réduction de la facturation d’eau et d’électricité, dont l’explosion avait provoqué une émeute en décembre 2017 au quartier d’El Massira -une voiture de l’Office national de l’eau et de l’électricité (ONEE) avait été saccagée à coups de pierres, le 20 décembre-; la mise en place d’un nouveau modèle économique, en remplacement du précédent modèle qui tournait autour de l’activité des mines de charbon, dont la fermeture en juillet 2000 pour leur manque de rentabilité, dixit à l’époque l’Office national de l’électricité (ONE), a plongé Jerada dans son chômage et sa pauvreté actuelle -22,8% de la population de la province vit en dessous du seuil de pauvreté, soit le deuxième pire taux à l’échelle du Royaume après Zagora, dans la région de Drâa-Tafilalet-; enfin, dernière revendication, que les responsabilités, actuelles comme anciennes, soient établies, et que des jugements soient en conséquence prononcés.

Mesures concrètes
Sur ce dernier point, certains activistes du Hirak mettent en question l’argument d’absence de rentabilité avancé par l’ONE pour fermer les mines, et croient savoir qu’il aurait été question de spéculation sur les anciennes propriétés immobilières de Charbonnages du Maroc, qui exploitait le charbon de Jerada. «C’est connu», nous a assuré M. Habbachi, après que nous lui ayons posé la question à ce sujet. Rien ne permet cependant d’étayer concrètement ses propos.

Pour leur part, les autorités affirment avoir «positivement» interagi avec les revendications de la population. Dans son communiqué du 13 mars 2018, le ministère de l’Intérieur a ainsi mis l’accent sur les «efforts » déployés d’après lui par l’État pour résoudre les problématiques posées au niveau de la province, lesquels se traduisent par une série de mesures «opérationnelles et concrètes», annoncées le 10 février 2018 par le chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, lors de sa visite dans l’Oriental -à Oujda, chef-lieu de la région.

Ce dernier s’était, pour rappel, notamment engagé, lors d’une rencontre avec les élus, les opérateurs économiques, les composantes de la société civile et les responsables des services extérieurs, à autoriser l’investissement et l’exploitation des minerais inexploités dans la province comme le zinc, le plomb et le cuivre, en plus de rappeler le lancement des travaux de la zone industrielle de Jerada et d’une «panoplie » de mesures prises au plan de l’environnement et de l’agriculture à l’instar de la mobilisation de 3.000 hectares pour l’exploitation agricole.

«Eu égard à l’importance et au caractère sérieux de ces mesures, les instances politiques, syndicales et les acteurs de la société civile dans la province, outre les présidents des collectivités territoriales, ont publié des communiqués à travers lesquels ils ont exprimé leur grande satisfaction de l’interaction positive des autorités publiques avec les attentes et les aspirations de la population,» ajoute le ministère de l’Intérieur.

Poudre aux yeux
Pour le ministère de l’Intérieur, «certaines parties», en l’occurrence les comités du Hirak «s’obstinent à décrédibiliser» les «efforts» de l’État en tentant d’après elle d’exploiter «par tous les moyens» les revendications de la population. «Chose qui perturbe le cours normal de la vie dans la région», assure-t-il. M. El Othmani, qui, au mercredi 14 mars, ne s’était pas encore exprimé au sujet des derniers développements à Jerada, semble approuver les propos du ministère de l’Intérieur. Quelques heures avant le communiqué de ce dernier, il s’était réuni au siège de la primature à Rabat avec le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, en présence également du ministre d’État chargé des Droits de l’Homme, Mustapha Ramid, le ministre de l’Énergie, des Mines et du Développement durable, Aziz Rabbah, et le ministre délégué chargé des Relations avec le Parlement et la Société civile, porte-parole du gouvernement, Mustapha El Khalfi.

Les comités du Hirak ne l’entendent cependant pas de cette oreille. «Les mesures annoncées par M. El Othmani étaient décidées depuis bien avant le Hirak et n’ont été que ressorties de la boîte lors de sa visite à Oujda, nous déclare M. Habbachi. Ce n’était, à notre sens, que de la poudre aux yeux, un coup de pub pour lui permettre de redorer son blason sur le dos de la population. Pour nous de toute façon, ses mesures ne sont pas de nature à régler nos problèmes.»

La population radicalisée
La seule vraie nouvelle mesure serait en fait une usine de crevettes que la wilaya de l’Oriental, en la personne de son gouverneur Mouad El Jamai, aurait promise aux comités du Hirak; mais elle serait insuffisante pour pouvoir résorber le chômage dans la province, qui atteint selon le Haut-commissariat au plan (HCP) 46% de la population. «En gros, on nous a bien eu», s’esclaffe, dépité, M. Habbachi.

Faudra-t-il donc, comme pour le Hirak d’Al Hoceima, que les principales figures de la contestation de Jerada soient arrêtées pour que cesse le mouvement? En tout cas, les nouvelles interpellations donnent, au contraire, l’impression d’avoir radicalisé une population qui semble partager les mêmes préoccupations et surtout être solidaire. La mort des frères Houcine et Jedouane en décembre, suivie de celles d’Abderrahmane le 1er février et de Fathi le 2 mars les ont comme soudés. Depuis 2000, ce serait ainsi 45 personnes qui seraient décédées dans les mines de charbon -un chiffre qui pourrait être plus élevé. Au vu de l’absence de véritables alternatives économiques dans la ville, la liste semble bien loin d’avoir fini de se rallonger.

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