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Je m’appelle plus

Amale Samie

Amale Samie

Je suis à la retraite depuis deux  mois. Je l’ai prise un an trop  tard. Quel con, non mais quel  con…
Autrement, de la mitraille, voilà  ce qu’on a récolté. Tu connais la  mitraille? C’est ce que tu trouves  quand tu sens quelque chose de  lourd dans ta poche, tu crois que  c’est des écus, mais ce n’est qu’une  poignée de pièces de 10 centimes.  Qu’est-ce qu’on peut acheter avec 10  centimes? Rien. A moins d’en avoir  dix pour acheter un dirham. Avant  on nous payait au lance-pierres,  maintenant on nous flanque de la  mitraille dans la gueule.
Prenez votre retraite, qu’ils disaient.  Ouais. Même mon père s’y était  mis, mais, lui, il m’a cueilli très tôt.  Dès l’âge où on joue aux billes il me  happait quand je rentrais en rasant  les murs: «Viens ici, salopard! La  retraite, n’oublie pas ta retraite».  J’ai mis du temps avant de comprendre  qu’il prononçait ce mot de  travers et qu’en fait il voulait parler  de l’anntrit. Je l’ai découvert quand  je l’ai entendu dans son contexte:  «Ghadi tchedd l’anntrit?»
Pour tout vous dire, j’ai essayé de  feinter la retraite en ne la demandant  pas. Mal m’en a pris, comme  je vous l’ai dit. Je ne l’ai demandée  qu’à 61 ans. Tchak! On m’a sabré  cette année que j’ai eu la coquetterie  de garder pour moi… une année de  rabe, en somme. Comme un con, j’ai  cru que je retrouverai cette année  satanique sur mon compte. Zéro.  «La retraite court à partir de la date où l’intéressé (e) en fait la demande» …  Dégage chez ta mère, Etat voyou!  Je croyais que le pillage passé de la  CNSS était l’apanage des hauts fonctionnaires  ou du ministre. Pas du tout!  L’Etat te braque. Mais ce n’est pas la  mitraille qui me pousse à lancer cet  appel de détresse. Je vis de peu et je  ne manque de rien. C’est autrement  plus grave: je n’ai plus de nom. Je ne  m’appelle plus.
-«Comment ça, qu’est-ce qu’il dit,  l’hurluberlu?  -Rien, chef, il a pris trop de mitraille  dans la gueule, chef!».  Et pourtant….
Même le cireur qui squatte près du  guichet bancaire a un nom. Pas moi.  Comment je m’appelle? Je m’appelle  plus. Angoisse. Ça vous tombe dessus  comme ça, un jour, sans prévenir. Je  suis né quand l’officier d’état-civil, un  enfoiré de Français, écrivait encore  avec une plume sergent-major. Son  péché mignon c’était les “e”, qu’il traçait  avec des pleins et des déliés. Quand  il a vu mon nom, il a hurlé: «C’est quoi,  ce nom à la con, y a pas un seul “e”?!?  Non, je prends ma retrait’».
Mais, avant, ce fils de peu m’a collé  deux “e”. AmalE SamiE. Mon père a  dit; «Tu vas voir, ce salopard, quand j’aurai 5 minutes je te montrerai  ce que je fais de ses e». C’était en  1954. Quand il a eu 5 minutes, en  1986, il a engagé une procédure,  il a obtenu un jugement et le “e”  est parti avec la plume sergentmajor  rouillée dans quelque asile  d’officiers séniles à Pèzenas ou  Bourg-La Reine.
Moi, j’avais déjà mon propre livret  de famille et je n’ai pas voulu insulter  la mémoire du sergent-major.  J’avais gagné deux “e”, j’ai voulu les  garder, c’était mon nom jusqu’à ce  que me vienne l’idée saugrenue de  prendre l’anntrit.
Je suis allé renouveler ma carte  d’identité, normal, flics sympas,  démarches souples et rapides  MAIS.
-« Monsieur, il y a une erreur dans  votre nom, on sait pas quel con a  ajouté un “e” à Sami.  -Monsieur, mon père a obtenu  qu’on gomme le “e” du con en  question mais ça n’engage que lui,  j’ai mon propre livret de famille.  -Pourquoi? Vous n’êtes pas son  fils? Si? Ben, vous vous appelez  Sami… Sinon, allez voir au bureau  d’état-civil à Marrakech, nous, on  s’en tient à l’orthographe originale.  Prenez déjà votre carte sans  “e” ou allez raconter ça au sergentmajor,  s’il vous remet votre “e”,  nous, on le remet.
-Oui, mais, comment je m’appelle,  d’ici là?  -Vous ne vous appelez pas.  Prenez votre retraite, qu’ils  disaient.

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