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Pourquoi j’ai quitté mon pays

WISSAM EL BOUZDAINI

J’étais né avec le mauvais passeport, marocain, qu’il fallait à chaque fois estampiller d’un visa.

Au moment où ce numéro sera dans les kiosques, cela fera 458 jours que je n’ai plus posé les pieds au Maroc. En juillet 2017, plus précisément le 4 juillet, j’avais pris l’avion pour les États-Unis, pays dont j’avais près d’une année plus tôt obtenu la carte de résident, laissant derrière moi femme, parents, amis et bien sûr Maroc Hebdo. Je n’étais pas forcément mal loti; du moins, je vivais mieux que la majorité des mes compatriotes, touchant un salaire décent et pouvant considérer que je m’en sortais plutôt bien. Pourtant, j’ai, sans hésiter, décidé de partir. A vrai dire, j’avais toujours rêvé de plier bagage.

Étant d’extraction sociale plutôt modeste, je n’ai eu l’occasion de me rendre à l’étranger qu’à l’âge de 25 ans, étant donné que c’est un privilège qui n’est pas offert à tous. Pendant tout le quart de siècle précédent, j’avais rêvé de courir le monde et vivre mille aventures, comme un Phileas Fogg des temps modernes. Je me voyais traversant toute l’Afrique jusqu’au cap de Bonne-Espérance, objectif que je réaliserai partiellement en août 2015 en me rendant par route au Sénégal en traversant le Sud du Maroc et la Mauritanie.

C’est d’ailleurs, je pense, une des raisons qui ont conditionné mon choix de faire du journalisme. Après tout, Tintin, dont je connaissais sur les bouts des doigts les vingtquatre albums et qui a vu ses pérégrinations le mener aux quatre coins du monde et jusqu’à la lune, n’était-il pas reporter de profession? Je compris surtout, plus tard, qu’en plus de ne pas avoir les moyens suffisants, j’étais né avec le mauvais passeport, marocain, qu’il fallait à chaque fois estampiller d’un visa si tant est que ma destination n’était pas sinon pire, du moins pas plus favorisée.

Comme je l’ai dit plus haut, j’ai déjà eu l’occasion de visiter un pays comme le Sénégal, plus pauvre et plus sous-développé que le nôtre. Pourtant, je m’y suis mieux senti que dans la terre qui m’a vu naître, en ce que je partageais davantage les valeurs de ses habitants, basées sur un islam soufi qui est le même que celui que se transmet ma famille d’anciens mourides naciris depuis des générations, et que j’y trouvais une culture démocratique beaucoup plus ancrée.

Là où je devais en principe être chez moi, j’éprouvais chaque jour l’intolérance et la asabiyya commune à nos sociétés arabes ou arabisées et qu’Ibn Khaldoun avait déjà décrite en son temps. A voir le drame en train de se jouer sous nos yeux en Méditerranée, où des milliers de Marocains se risquent à une traversée périlleuse dans l’espoir de profiter un jour d’une meilleure vie, je sais bien que je ne suis pas représentatif. A titre de comparaison, les raisons de mon exil peuvent sembler plutôt bourgeoises, voire inappropriées aux yeux d’aucuns. Il m’apparaît toutefois regrettable qu’indépendamment de nos motivations, nous en soyons tous arrivés à la même conclusion, et qu’il nous faille renoncer à une partie de nous et de notre ancrage physique et par là même ancestral pour pouvoir accéder à une vie meilleure.

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