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Interview de SALAH KOUBAA, professeur universitaire et économiste

SALAH KOUBAA, professeur universitaire et économiste

Le dernier Mémorandum économique de la Banque mondiale consacré au Maroc, intitulé “Le Maroc à l’Horizon 2040: Capital Immatériel et Les Voies de l’Emergence Economique” analyse les obstacles que le Maroc doit surmonter pour devenir le premier pays d’Afrique du Nord non producteur de pétrole à rejoindre le club des pays émergents.

Le récent rapport de la Banque mondiale  intitulé “Le Maroc à l’horizon 2040: Capital  immatériel et les voies de l’émergence  économique”, évoque les faiblesses du  modèle économique marocain. Quelles  sont les pistes de réflexion qui pourraient  mener à mettre en place un nouveau  modèle?
Le Maroc n’a pas réussi à accélérer l’accumulation  du capital immatériel en même  temps que l’accumulation du capital fixe  durant les 15 dernières années (2000-2016).  Ceci est le principal constat de ce mémorandum  de la Banque mondiale. Notre système  éducatif est défaillant, la qualité de notre  système de santé pose un sérieux problème  d’efficacité, la règle de droit n’est pas  respectée et le système judiciaire manque  d’indépendance…  Bref, le modèle de croissance au Maroc n’a pas encore su trouver le dosage nécessaire  du capital fixe et du capital immatériel pour  réussir la convergence économique vers ses  voisins de l’Europe du sud et certains pays  émergents tels que la Turquie, le Mexique et  bien d’autres.

Il est donc urgent d’agir et prendre des  décisions courageuses, dans le cadre des  grandes orientations stratégiques, pour  améliorer la part du capital immatériel dans  la richesse nationale. L’insuffisance de cette  forme du capital explique le faible niveau de  productivité au Maroc.

Comment procéder?
Le scénario d’un rattrapage économique se  base alors forcément sur l’amélioration des  gains de productivité pour atteindre 2% sur  plusieurs années. Sur ce point, il est nécessaire  de préciser que la productivité a changé  de visage.

Ce n’est plus la productivité des facteurs  capital travail qui mesure la richesse créée  mais plutôt la productivité issue du capital  fixe et du capital humain. Cette dernière  forme du capital mesure l’ensemble des  capacités productives qu’un individu acquiert  par accumulation de connaissances générales  ou spécifiques, de savoir-faire… Gary  Becker, prix Nobel d’économie en 1992, en  fait une théorie économique pour expliquer la  richesse créée par la connaissance cumulée,  l’éducation et la formation des individus, les  talents et les qualifications…

De quoi dépend l’émergence économique  du Maroc alors?
Elle dépend de sa capacité à passer d’une  économie tirée par l’efficacité vers une  économie tirée par l’innovation. Ce passage  exige des réformes sociales profondes liées essentiellement au système éducatif pour  faire du pays une société de connaissances.  Cette piste me paraît la plus prometteuse  parce qu’elle alimente les deux autres formes  du capital immatériel: le capital social et le  capital institutionnel.

Le savoir est un actif intangible et un élément  fondamental de la fonction de production.  Contrairement au capital fixe, il s’enrichit  dans le partage et ne se déprécie pas.  L’individu forme un capital humain parce  qu’il dispose d’un savoir (Connaissance),  savoir-faire (Compétence), savoir-être  (Comportement) mais aussi d’un faire-savoir  (Communication). C’est ce que j’appelle les  “4C” du capital humain.

C’est autour de ce modèle des 4C que notre  système d’enseignement et de formation  doit agir. L’économie mondiale se globalise  et la connaissance devient l’actif intangible  qui fait la différence entre les économies du  21ème siècle et génère un avantage compétitif  soutenable.

Dans ce rapport, la BM évoque également  le retard de l’économie nationale par rapport  à certains pays émergents et développés.  Dans quelle mesure la confiance  interpersonnelle peut-elle constituer un  frein à la croissance économique?
En l’absence de cette confiance permettant  de “lubrifier” les interactions sociales et  les transactions, la machine économique  risque, bien évidemment, d’être freinée ou  même bloquée! La confiance est synonyme  d’économie de coût de surveillance et de contrôle mais aussi le ciment de la relation  entre le citoyen et les institutions publiques.  Restaurer la confiance devient dans une telle  situation un chantier urgent pour pouvoir  réduire le déficit social et améliorer la part du  capital immatériel dans la richesse nationale.  Restaurer la confiance, c’est aussi répondre  aux attentes d’une jeunesse en quête d’opportunités,  qualifiée, urbanisée et connectée  au reste du monde.

Durant les quinze dernières années, le  Maroc a réalisé d’importantes avancées  en matière d’infrastructures routières,  portuaires… Mais l’investissement dans  le capital humain est demeuré faible.  Pourquoi?
C’est le capital immatériel qui freine l’émergence  économique. En plus du capital social  et institutionnel, le capital humain en est une  troisième composante. Toutes les analyses  économiques récentes montrent que le  capital immatériel a tendance à augmenter  en proportion de la richesse totale des pays à  mesure que le pays se développe.  Dans le cas des économies de l’OCDE, le  capital immatériel représente plus de 80% de  la richesse nationale.

Pour les pays émergents, cette part varie  entre 50% et 70%. Au Maroc, comme  dans plusieurs économies à revenu bas ou  intermédiaire, le constat est alarmant car le  capital social enregistre un score négatif et  le manque à gagner dans notre cas s’élève à  60.000 dollars (US) par habitant/an.  Dans ce rapport de la Banque mondiale,  comme dans tous les autres rapports internationaux,  il s’avère clairement que le Maroc  a déclenché le processus de rattrapage  économique et de convergence vers les pays  de l’Europe du Sud (France, Portugal, Italie,  Espagne).

Les avancés en matières d’infrastructures et  d’une gestion macro-économique saine et  prudente dans un contexte international de  crise, la politique des grands chantiers, les  stratégies sectorielles ont permis de multiplier  par 2 le PIB par habitant durant les quinze  dernières années. Le stock du capital fixe  a augmenté de plus de 80%, tandis que le  stock en capital immatériel n’a augmenté que  de 33%!.

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