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Interview de Omar Battas: « Beaucoup de cas de suicides ne sont pas déclarés »

OMAR BATTAS, chef du Centre psychiatrique universitaire Ibn Rochd à Casablanca

De 2.200 à environ 2.900, un bond de 32% en une année. C’est l’évolution alarmante des suicides et tentatives de suicide qu’a connue le Maroc entre 2015 et 2016, selon une récente note du Centre antipoison et de pharmacovigilance. Une situation inquiétante qui tire la sonnette d’alarme sur un phénomène encore enveloppé du drap de l’interdit.

La hausse exponentielle des cas de suicide au Maroc selon les chiffres révélés par le Centre antipoison et de pharmacovigilance en dit long sur l’ampleur de ce phénomène. Qu’en est-il vraiment?
Inquiétante, oui. Mais exponentielle, on n’en sait rien puisque nous n’avons pas de statistiques antérieures sur lesquelles on peut se baser pour comparer. Et c’est d’ailleurs l’un des problèmes qui se posent au Maroc. Dans ce sens où nous n’avons pas de registre national du suicide comme celui dont disposent les pays développés. Dans le monde, et selon l’OMS, il y a 68 pays qui ont un registre du suicide et qui donnent des chiffres fiables. Ceci dit, je félicite les responsables qui ont pu publier ces chiffres parce qu’on manquait de chiffres nationaux et d’indicateurs lorsqu’on enseigne le suicide à nos médecins qui ont choisi la spécialité psychiatrique.

Ce chiffre est un indicateur d’abord pour attirer l’attention de tout le monde étant donné que c’est un sujet qui n’interpelle pas que les autorités sanitaires mais aussi tous les acteurs de la vie publique. C’est un sujet très complexe qui touche tous les pays, toutes les cultures et qui existe depuis la nuit des temps.

Est-ce que le profil du suicidaire a changé au fil des années?
Normalement, la courbe du suicide suit l’âge. L’on enregistre une augmentation des cas de suicide au-delà de 55 ans. Mais, ces dernières années, on commence à avoir des pics, notamment chez les jeunes entre 15 et 24 ans.

Même au niveau mondial, l’OMS considère le suicide comme la deuxième cause de mortalité chez les jeunes. Il y a un suicide dans le monde toutes les 40 secondes et 800.000 suicides par an. Ce chiffre est multiplié par dix si l’on parle de tentatives de suicides.
Pour ce qui est des cas de suicide, l’on compte le plus de victimes parmi le sexe masculin. Cependant, concernant les tentatives de suicide échouées, c’est le sexe féminin qui prédomine. Heureusement, les femmes échouent souvent. Malheureusement, les hommes réussissent souvent.

Est-ce que les chiffres avancés reflètent la réalité?
Il m’est très difficile de dire si les chiffres reflètent la réalité. C’est uniquement un aspect de tout un iceberg. Ce sont des gens qui ont attenté à leur vie par des moyens chimiques. Il y en a d’autres qui attentent à leur vie par d’autres moyens. Il reste quand même un indicateur important. Peut-être qu’on aura besoin d’autres études. Et comme le suicide est illégal et demeure un tabou et un interdit dans toutes les religions monothéistes, beaucoup de cas de suicides ne sont pas déclarés. Ainsi, les chiffres peuvent être en-deçà de la réalité.

Se référant aux chiffres du Centre antipoison, qu’est-ce qui peut expliquer cette hausse des cas de suicide?
Maintenant, face à l’augmentation des cas de suicide entre 2015 et 2016, on ne peut que formuler des hypothèses. Avec l’évolution de notre société et de l’hyper-connexion, on commence à s’en informer plus spontanément et plus facilement. Dans ce contexte, il y a beaucoup de facteurs de risque. Dans une société en transition démographique, économique, sociale… il y a des moments de stress.
L’on assiste à l’émergence de l’individualisme, ce qui entraîne un effritement des liens sociaux et familiaux. Chose qui est considérée par les psychiatres, les psychologues, les sociologues et les anthropologues comme un facteur majeur de suicide. La vérité, c’est qu’on a besoin de sociologues et d’anthropologues pour faire des études sur notre société. Par ailleurs, il y a un lien important entre le suicide et les troubles psychiques. Le premier facteur de suicide au monde (70 à 80%), c’est la dépression. Il y a ensuite la schizophrénie (10 à 15% des cas), qui touche 1% de la population, puis il y a la toxicomanie.

Existe-t-il des cas qui sortent de l’ordinaire?
Effectivement. Il y a des personnes normales, indemnes, équilibrées, mais qui dans des situations de stress extrême d’origine familiale, économique, financière, sociale… n’ont plus l’aptitude d’adopter des stratégies d’adaptation aux situations stressantes. Parfois, il y a des situations qui dépassent leur capacité. Conséquence, ils passent à l’acte suicidaire.

En un instant, le suicide apparaît comme une solution. C’est une mauvaise solution pour un vrai problème. D’ailleurs, lors de la crise économique de 1929 et même récemment dans la crise économique de 2008, la courbe du suicide a connu un pic. Globalement, pour synthétiser, le profil du suicidaire est celui d’un Homme (homme et femme) d’un âge mûr qui est en situation de détresse qui peut être d’origine psychiatrique, économique ou sociale.

Le fait de négliger un cas de dépression, petite soit-elle, est-il dangereux?
En Suède, les autorités sanitaires ont dépisté tous les cas dépressifs d’une petite localité et les ont traités. Ainsi, elles ont constaté que le taux de suicide a nettement chuté. Donc, il y a un lien direct entre dépression et suicide. Il faut donc évaluer un patient dépressif. Pour cela, il faut former le personnel médical et paramédical pour détecter les problématiques psychologiques ou les signes révélateurs qui peuvent être le prélude d’un acte de suicide. Les démunis, face à une injustice sociale, deviennent vulnérables. Et parmi les risques qui les guettent, il y a le suicide.

Une précarité culturelle, économique ou sociale ajoutée à une précarité sanitaire devient un facteur de suicide. Il y a un rapport très intéressant de l’OMS publié en 2015 sur la prévention du suicide qui présente une cartographie du suicide dans le monde. Il faut que les autorités sanitaires du pays pensent un jour à mettre en place un observatoire national du suicide pour développer, d’une part, des stratégies de prévention et collecter, d’autre part, les informations et les statistiques leur permettant d’avoir une idée sur l’ampleur réelle du suicide au Maroc. L’OMS recommande de déclarer le suicide comme une priorité nationale. Ce n’est pas encore le cas au Maroc comme dans d’autres pays, où le suicide demeure un tabou pas uniquement religieux, mais multidimensionnel.

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