groupe crédit agricole du maroc
Dépêche
groupe crédit agricole du maroc
Accueil » Politique » Interview de Driss El Ganbouri

Interview de Driss El Ganbouri

Driss El Ganbouri, spécialiste marocain des mouvements islamistes

« La commanderie des croyants jouit d’une légitimité incontestable »

Maroc Hebdo: Dans quelle mesure le  Maroc est-il menacé par la radicalisation?
Driss El Ganbouri: La radicalisation  n’épargne aucun pays désormais. Et le  Maroc n’est pas une exception. Tous les  rapports internationaux tendent à dire  que la région sera de plus en plus proie  à l’extrémisme, sous l’impulsion de l’intervention  militaire de la coalition internationale,  menée par les Etats-Unis contre  l’organisation «Etat islamique» en Irak et  en Syrie.  L’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest  deviennent donc un espace de prolifération  de l’extrémise des groupes terroristes.  Et c’est déjà le cas comme en Libye.

Maroc Hebdo: Qu’en est-il du Maroc?
Driss El Ganbouri: Le Maroc reste un  pays menacé pour deux principales raisons.  Premièrement, il a su garder sa  stabilité après le «printemps arabe» et  véhicule ce qu’il appelle un «modèle religieux  », et cela gène ces mouvements  extrémistes. Deuxièmement, la proximité  de l’Europe. Les groupes terroristes essaient  d’infiltrer le Vieux Continent à partir  du Royaume, et l’EI essaie, par exemple,  d’exploiter les enclaves espagnoles Ceuta  et Melilla, pour y parvenir.

Maroc Hebdo: En parlant de modèle religieux  marocain, à quel point est-il efficace?
Driss El Ganbouri: Objectivement, on  ne peut pas parler d’un modèle religieux  marocain. Il y a deux niveaux pour appréhender  cette question. Le premier  est l’institution de la «Commanderie des  croyants». En effet, quand les spécialistes,  notamment européens, parlent de  ce modèle marocain, il font essentiellement  référence à la «Commanderie des  croyants», en tant qu’acteur historique  jouissant d’une légitimité religieuse incontestable  qui lui permet de remplir le  rôle d’arbitre entre les différents courants  islamiques.  Le deuxième niveau est celui de la société.  Ce niveau accuse un retard indéniable.  En témoigne le dernier Salon international  du livre de Casablanca (11 au 19 février  2017), qui a été inondé par des livres religieux salafistes, contre une présence extrêmement  faible des ouvrages malikites  et achaârites, et même ces derniers proviennent  généralement de la Mauritanie et  de la Jordanie.  Donc le modèle marocain, encore en  phase de genèse, est plus un slogan médiatique  qu’une réalité. Le ministère des  Affaires islamiques et le Conseil suprême  des oulémas doivent oeuvrer à développer  et vulgariser ce modèle à travers l’édition  et la traduction de livres véhiculant  les orientations religieuses officielles du  Royaume et défendant ses constantes en  la matière.

Maroc Hebdo: Pourtant, le Salon du livre  est un événement officiel organisé par  l’Etat…
Driss El Ganbouri: Je vous rappelle qu’il  est difficile de distinguer le religieux du  politique. On ne peut pas se permettre  d’interdire des livres provenant d’un pays  très proche et stratégiquement lié au Maroc,  d’autant que ces livres supportent la  doctrine officielle de ce pays. La volonté  existe mais les obstacles politiques persistent.  Egalement, les instances religieuses officielles  manquent de courage en abordant  des questions épineuses comme ce fut  le cas avec la question de l’apostasie. Le  Conseil suprême avait donné, en 2012, un  avis sur ce sujet, avant de changer de position  quatre ans plus tard, ce qui montre  une certaine confusion dans le travail de  ces instances officielles.

Maroc Hebdo: Comment renforcer ce  modèle et le rendre plus efficace?
Driss El Ganbouri: Il faut qu’il y ait un  cumul important au niveau de la production  d’ouvrages religieux marocains. Car  le courant salafiste, importé de l’étranger  et qui était fortement soutenu, parfois par  l’Etat lui-même, pendant une quartenaire  d’années, et devenu le modèle religieux le  plus dominant au Maroc.

Maroc Hebdo: Mais l’Etat semble adopter  une nouvelle politique, avec par exemple  l’interdiction de la fabrication et de la  vente de la burqa.
Driss El Ganbouri: Cette initiative prouve  que les autorités marocaines sont fermes et veulent trancher une fois pour toutes  dans certains aspects de la réforme religieuse.  Celle-ci ne doit pas être limitée au  théorique et doit être ressentie réellement  dans la société.  La burqa est une manifestation sociale  d’une certaine forme de religiosité qu’il  faut combattre. C’est une tenue étrangère  aux Marocains.

Maroc Hebdo: Pourtant, elle ne cesse de  se répande davantage…
Driss El Ganbouri: Malheureusement,  plusieurs figures salafistes avancent que  cette tenue est obligatoire dans la religion,  ce qui n’est pas le cas. Ceci n’est  pas seulement mon avis personnel, mais  celui de plusieurs grands oulémas de  l’islam, dont certains appartenant même  au courant salafiste. Les autorités n’ont donc pas interdit l’application d’un devoir  islamique obligatoire et sont donc irréprochables  à ce niveau. D’ailleurs, la burqa  est plus présente dans des pays où les  droits de la femme sont très en retard,  tandis que le Maroc a choisi l’ouverture, la  modernité et la démocratie dans le cadre  d’un islam modéré, et cela ne plait pas aux  extrémistes.

Maroc Hebdo: Les intellectuels n’ont-ils  pas leur part de responsabilité dans la  montée du radicalisme?
Driss El Ganbouri: Non, car plusieurs  penseurs ont toujours abordé ce sujet et  ont livré leur propre vision des choses, et  continuent de le faire. C’est l’Etat qui doit  être questionné sur sa politique culturelle  et son soutien insuffisant pour les intellectuels.

Maroc Hebdo: Pouvez-vous être plus explicite?
Driss El Ganbouri: Les intellectuels sont  marginalisés dans les médias publics. Egalement, les chercheurs et les spécialistes  de l’islamisme ne sont pas écoutés  par les responsables sécuritaires au Maroc,  alors qu’en France, par exemple, ces  deux parties n’hésitent pas à tisser des  liens entre eux. Cela permet aux autorités  de véhiculer leur discours à travers ces  spécialistes, alors que ces derniers parviennent  à accéder à l’information plus  facilement.  Et justement, j’ai publié, il y a une vingtaine  de jours, une réponse à Abdelhak  Khayam, directeur du Bureau central d’investigations  judiciaires, qui avait critiqué  le rôle des intellectuels. Ces derniers sont  alors entre le marteau de l’Etat, qui les  accuse d’être parfois des complices des  extrémistes, et l’enclume des extrémistes,  qui les accusent d’être à la solde des services  sécuritaires.

Maroc Hebdo: L’organisation Etat Islamique  a réussi en 2016 à recruter des  mineurs au Maroc. Est-ce que cela démontre  l’échec de l’école et de la famille  marocaine?
Driss El Ganbouri: Dans une certaine  mesure, oui. Mais d’autres pays, même les  plus développés, voient leur progéniture  se faire attirer par la pensée extrémiste et  les groupements terroristes. Ces derniers  exploitent désormais les nouvelles technologies.  Plus les gens sont connectés,  plus la menace terroriste augmente. Et  pour contrer un danger qui innove, il faut  des solutions innovantes.  Désormais, l’objectif des organisations  terroristes est de plonger les pays visés  dans le chaos en touchant des catégories  sociales fragiles et exposées, en exploitant  internet et les réseaux sociaux.  L’approche sécuritaire doit comprendre  une stratégie pour contrôler ces espaces  virtuels, et mener des actions de sensibilisation  pour les parents et les mineurs.

NEWSLETTER MAROC HEBDO.

Entrez votre adresse e-mail

S'abonner à  la Newsletter !