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Mohamed Rochdi Chraïbi. Un homme de bonne compagnie

La Date de Sortie : Du 17 au 23 Novembre 2006

Numéro : 720
Titre de l‘édition :Sommes-nous des frustrés ?

Mohamed Rochdi Chraïbi
Un homme de bonne compagnie

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Mohamed Rochdi Chraïbi

Du temps de l'ex-URSS, il y avait des “kremlinologues” qui n'avaient qu'un dossier à suivre: scruter avec la foi d'un entomologiste les rapports de force paraissant se dessiner au palais de la Place Rouge à Moscou. Leur menu était surtout constitué par les photos officielles du Politburo du Parti communiste soviétique pour tenter d'y déceler les éventuels changements de l'ordre protocolaire du régime. Inutile de dire que ces conjoncturistes étaient souvent loin de la réalité des choses…
Au Maroc, cette approche-là n'a guère été absente dans la vie politique du Royaume lors des précédentes décennies. Le regretté S.M Hassan II savait manier avec une habileté consommée cet art de la politique, consistant à gérer les hommes -et leur statut- au gré des circonstances, et parfois de ses humeurs. Ce sont des dizaines et des dizaines d'illustrations qui peuvent être données à cet égard -et elles sont trop connues pour qu'on les rappelle ici.
Qu'en est-il maintenant de S.M Mohammed VI depuis plus de sept ans? Le cas de Mohamed Rochdi Chraïbi est significatif d'une certaine forme de gestion des proches du Souverain. Son retour au côté du Roi a retenu l'attention de la presse et des milieux politiques, qui ont ainsi glosé sur la fin d'une disgrâce. Mais, au vrai, n'a-t-on pas tout faux à ce sujet? Autrement dit, Mohamed Rochdi Chraïbi était-il vraiment parti? Avait-il quitté le carré de l'entourage royal? C'est ce que l'on est plutôt enclin à croire.
En faveur de cette interprétation que l'on présente ici, les éléments concordants ne manquent guère. Et tout d'abord, celui-ci: le socle que constituent les rapports personnels entre Rochdi Chraïbi et le Roi. Il a été en effet co-promotionnaire du Prince héritier au collège royal durant tout le cycle secondaire, jusqu'au baccalauréat, en juin 1981. À cela, il faut ajouter les cinq années communes à la faculté de droit de Rabat-Agdal jusqu'aux deux CES. Puis ce fut l'exercice, durant plus d'une décennie, de la fonction de membre du cabinet de fait de “smit sidi”, rôle partagé avec un autre compagnon justifiant du même cursus, Fouad Ali El Himma.
En octobre 1998, le regretté Souverain demande au Prince héritier de nommer deux membres autour de lui pour officialiser son cabinet. Le choix se portera sur Chraïbi, comme chef du secrétariat particulier, et sur Ali El Himma, comme directeur de cabinet. Cette décision répondait-elle aux vœux du défunt Roi? Jusqu'à plus ample informé, on ne peut que répondre par l'affirmative, sauf à vouloir, comme d'aucuns s'échinent à le faire ces temps-ci, “bidonner” et lire dans le marc de café…
Intronisé le 23 juillet 1999, S.M Mohammed VI nomme Hassan Aourid porte-parole du Palais royal quatre semaines plus tard; puis, fin septembre, Fouad Ali El Himma comme secrétaire d'État à l'Intérieur. Quant à Mohamed Rochdi Chraïbi, il se verra confier les fonctions de directeur du cabinet du Souverain, le 17 février 2000, soit près de sept mois après l'inauguration du nouveau règne. Formalité, dira-t-on, puisque l'intéressé occupait, de fait, cette même responsabilité depuis bien longtemps.
Depuis, le statut officiel de Rochdi Chraïbi a quelque peu évolué de manière plutôt heurtée. En 2002, pour des raisons touchant une question privée -et qui ne portait à conséquence que pour son statut personnel- le voilà qui est écarté de la vie publique durant deux ans. Son retour se fera par touches successives, puisqu'il ne sera plus question désormais que de sa seule qualité de “membre du cabinet royal”. Les scrutateurs du Méchouar -comme ceux du Kremlin naguère…- ne manquent pas de relever cette nouvelle qualité. Mais, par-delà cette formulation, le statut de Chraïbi a-t-il vraiment changé? N'était-il pas, en effet, toujours dans l'entourage le plus proche du Roi, au quotidien, faisant partie de cette “suite rapprochée”, partageant avec lui les journées et les déplacement incessants au Maroc et les visites officielles sous de nombreuses latitudes dans le monde.
Y a-t-il donc une “énigme Chraïbi” qui veut qu'il plie mais ne rompt pas, une sorte de devise de la ville de Paris: “Fluctuat nec mergitur” (tangue, mais ne coule pas) ? Pas vraiment, mais plutôt une explication à plusieurs clés. La première n'est pas la moindre : elle a trait à la relation personnelle avec le Roi, hier et aujourd'hui, pas plus, pas moins! Depuis plus de trois décennies, on dira, sans irrespect, que Mohammed VI et Rochdi Chraïbi se “gèrent” au mieux: entre eux, pèse de tout son poids une somme d'humeurs, de souvenirs et d'atomes crochus qui sont la marque de deux vieux copains qui ont capitalisé entre eux tant de choses. Dans le premier cercle royal, il n'y a, sans doute, que El Himma qui peut exciper du même positionnement.
La deuxième clé à retirer regarde, elle, la distribution des tâches qui s'est faite depuis 1999. Le ministre délégué à l'Intérieur a été, pour sa part, à l'école de ce département du temps où y officiait le tout-puissant Driss Basri. Durant treize ans, de 1986 à 1999, il a eu le temps d'appréhender les défauts d'un certain mode de gouvernement.
Quant à Chraïbi, son rôle relève d'une autre comptabilité: celle du Méchouar intra muros, là où s'élaborent et se finalisent les décisions royales. C'est lui qui est l'émissaire royal auprès de Bouteflika, en février 2005, du Cheikh Khalifa Ben Zayd Al Nahyane d'Abou Dhabi, en mai de la même année, ou ailleurs. C'est également lui qui concocte - au moins en partie - la liste des nouveaux walis nommés en juin 2005. C'est encore lui, qui représente intuiti personae, le Souverain lors de cérémonies diverses. C'est dire que là où il est, du fait de son statut particulier, il peut avoir voix au chapitre pour plaider dans tel ou tel sens et transmettre le cas échéant la bonne parole du Roi. Telle est donc, semble-t-il, la topographie des lieux autour du Souverain. Oui à des responsabilités - parfois de premier plan - autour de lui, mais sans couacs ni dysfonctionnements de la part de ses proches. Fadel Benaïche est en charge de certains dossiers. Yacine Mansouri, autre camarade de promotion, a la lourde responsabilité de la DGED (Direction générale des études et de la documentation). Fouad Ali El Himma est sans doute le plus exposé du fait même de ses fonctions.
Et Mohamed Rochdi Chraïbi, au côté du Roi, assume et subit les contraintes de cette proximité. Est-il moins “réformateur” que les autres? Certains l'avancent, sauf à oublier que, quelles que soient, en son for intérieur, ses idées et ses convictions, il sait qu'il n'a pas d'autre rôle que celui qui lui est assigné: servir son Roi. Il le fait avec son style, à sa manière, ne s'embarrassant ni de litotes ni de circonvolutions.
Dans le cas de l'espace de “confort psychologique” qui entoure le Roi, Chraïbi a été harnaché pour ce statut tellement stressant. Mais une position combien enviable pour tant de postulants, déclarés ou non: quadras, quinquas et autres inconsolables d'avoir été relégués dans la proche ou lointaine banlieue du Méchouar.
Rochdi Chraïbi sait qu'il n'a pas d'amis, tant il est vrai qu'il n'a plus d'illusions sur les uns ou les autres. Mais en a-t-il besoin, la confiance royale étant son seul credo depuis les lustres…?