HOSSAIN BOUZINEB. Un Marocain chez les immortels

Hossain Bouzineb est devenu, le 14 février 2019, le premier Maghrébin à se faire désigner à l’Académie royale espagnole.

Saviez-vous qu’il existe une peinture de Cabo Negro dans son état quasi vierge d’antan? Il s’agit en effet d’une huile sur toile peinte par le peintre espagnol Mariano Fortuny pendant qu’il accompagnait l’armée de son pays dans sa «guerre d’Afrique» dans le Nord du Maroc, en 1860. Intitulé Un jour d’été au Maroc, le tableau montre le fameux cap, «noir» de végétation comme y renvoie d’ailleurs son nom en espagnol (Cabo Negro veut dire cap noir, dans la langue de Cervantes), surplombant, sous un ciel de pervenche, la plaine où s’étend désormais la ville de M’diq.

En connaisseur de l’histoire maroco-espagnole, Hossain Bouzineb ne pouvait pas, tout compte fait, le rater. «Surtout que j’ai vécu une partie de mon enfance à M’diq, et que je me considère donc comme un enfant de la ville,» nous déclare, rieur, ce professeur au long cours de l’Université Mohammed- V de la ville de Rabat, où il enseigne depuis bientôt quatre décennies la linguistique espagnole. M. Bouzineb est, pour ainsi dire, ainsi: il se sent obligé de fouiner jusque dans le détail anecdotique afin de maîtriser au mieux son sujet. «On ne peut se prétendre chercheur en se contentant de rabâcher ce que d’autres ont dit,» expose-til. «Il faut faire preuve d’originalité.

Et pour ce faire, il n’y a pas de secret, c’est le travail. Un chercheur qui ne cherche pas, ce n’est tout simplement pas un chercheur. C’est tout bête.» Bête peut-être, mais pas donné à n’importe qui. En effet, M. Bouzineb peut s’enorgueillir de faire partie, aujourd’hui, de la crème de la crème universitaire non seulement marocaine, mais internationale. Ses recherches, notamment, sur l’aljamiado, procédé consistant à transcrire dans l’Andalousie musulmane les langues romanes, c’est-à-dire issues du latin, en caractères arabes, en font, en effet, une éminence.

Détail anecdotique
En tout cas, on ne devient sans doute pas, d’un simple coup de baguette, membre de l’Académie royale espagnole. Cette dernière, dont l’un des rôles est de fixer les règles de la langue espagnole, vient ainsi de désigner M. Bouzineb comme membre correspondant. De toute son histoire, vieille de plus de trois siècles -elle a été fondée le 3 octobre 1713-, la REA (pour Real Academia Española) n’avait jamais fait cet honneur à un Maghrébin (au niveau arabe, l’intéressé a été précédé par l’Egyptien Mahmoud El Sayed Aly). La décision a été officialisée ce jeudi 14 février 2019, en marge de la visite du roi Felipe VI d’Espagne et de son épouse Letizia au Maroc.

Modeste, M. Bouzineb assure avoir été pris de cours par les «immortels» espagnols. C’est en effet à ces derniers, et à eux seuls, que revient la décision d’intégrer un nouveau membre. Pour prêcher pour sa paroisse, M. Bouzineb a notamment pu compter sur l’appui de l’arabisant espagnol Federico Corriente, qui fut son enseignant à l’Université Mohammed-V à la fin des années 1960 et qu’il continue d’ailleurs, avec respect, d’appeler «mon professeur». «Je ne lui serais jamais assez reconnaissant pour tout ce qu’il a fait pour moi,» confie le nouvel académicien. En plus d’appartenir tous deux, désormais, à l’Académie royale espagnole, MM. Bouzineb et Corriente partagent un deuxième point commun: celui de manier avec une aisance tout au moins égale et l’arabe et l’espagnol. M. Corriente est d’ailleurs membre de l’Académie de langue arabe du Caire et fut l’auteur, en 1970, d’un des premiers dictionnaires arabo-espagnols modernes.

Pour sa part, M. Bouzineb avoue souvent réfléchir en espagnol, langue qu’il a apprise pendant son enfance dans la ville Al Hoceïma, où il est né en 1948, puis, donc, à M’diq, où son père, postier, est muté en 1958 par la nouvelle administration marocaine en remplacement de l’Espagnol qui tenait jusqu’alors le poste. «Comme vous le savez, à l’époque, dans le Nord, l’enseignement se faisait en espagnol, du fait du protectorat espagnol dans la région,» nous explique-t-il. Sa double connaissance de l’arabe et de l’espagnol, en plus du tamazight rifain -sa langue natale- et de la darija, lui est cruciale, en ce sens qu’elle lui permet, notamment en ce qui s’agit des textes en aljamiado, de saisir certaines subtilités qui pourraient échapper à un hispanophone pur. «Je vous donne un exemple,» expose M. Bouzineb. «Prenez le terme traversar, qui veut dire traverser en espagnol. En lisant certains textes en aljamiado, vous vous demanderez pourquoi tel auteur parle par exemple de traverser le sucre: un mystère entier. Quand, par contre, vous parlez darija, vous vous rendez compte qu’il s’agit d’une traduction littérale du mot ‘abara, qui effectivement veut dire traverser dans l’arabe classique mais qui dans la darija et dans les formes d’arabe plus anciennes veut dire mesurer. Il s’agit donc simplement de peser du sucre! En fait les romanophones d’Andalousie musulmane avaient été très influencés par les Nord-Africains.»

Compilation de proverbes
A voir la passion que met M. Bouzineb pour parler de son travail, on pourrait croire, a priori, qu’il a toujours rêvé de faire cela. C’est, cependant, se tromper: c’est, de son propre aveu, contraint qu’à l’âge de 16 ans, il est orienté vers des études de lettres, après un semestre où, malgré des prédispositions certaines, il ne brille pas dans les matières scientifiques. «Je n’avais pas fait preuve d’assez de sérieux, je l’avoue,» reconnaît aujourd’hui, sans se défiler, M. Bouzineb. Il est alors étudiant au lycée Cadi-Ayad de la ville de Tétouan.

En 1967, il décroche son baccalauréat. Destination alors, Rabat. Pour des raisons de préférence personnelle, M. Bouzineb veut éviter la ville de Fès, où se retrouvent généralement les étudiants du Nord. Par chance, M. Corriente, déjà lui, inaugure cette année une licence en arabe en études hispaniques à l’Université Mohammed-V. «Avant, il fallait impérativement maîtriser le français pour poursuivre de telles études, ce qui est paradoxal, car cela excluait de nombreux bons hispanophones,» décrypte M. Bouzineb. Diplômé en 1971, notre interlocuteur est affecté, en tant que professeur d’espagnol, au lycée Mohammed-V de la ville de Casablanca, en remplacement d’un certain Simon Levy, recruté au département d’espagnol de l’Université Mohammed-V. «J’ai récupéré son emploi du temps,» se rappelle-t-il. En octobre 1974, M. Bouzineb obtient une bourse de doctorat à l’Université autonome de Madrid, où pendant cinq ans il est encadré par le professeur espagnol Alvaro Galmés de Fuentes, un des grands spécialistes mondiaux de l’Andalousie musulmane. Pendant ses années madrilènes, il côtoie, pour l’anecdote, la future reine Sofia, alors étudiante en archéologie. «Une femme très modeste,» se souvient-il.

Doctorat en poche, M. Bouzineb rentre, en 1980, au bercail et devient professeur à l’Université Mohammed- V, après l’avoir donc fréquentée en tant qu’étudiant. Depuis lors, il s’est notamment illustré par sa «compilation des proverbes andalous d’Alonso del Castillo» (publiée par l’Université de Cordoue en 1994) ainsi que son livre référence sur la Kasbah des Oudayas, La Alcazaba del Buregreg, paru en 2006 après plus de quinze ans de travail. «C’était la moindre des choses pour un sujet aussi ardu,» commente M. Bouzineb. Vraisemblablement une histoire de détails encore...


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