Dépêche
Accueil » Politique » Un gros pavé dans la mare islamiste

Un gros pavé dans la mare islamiste

Les propos outrageants de Abdelali Hamiddine

En qualifiant la monarchie d’obstacle au développement du Maroc, Abdelali Hamiddine plonge la direction du parti islamiste dans le désarroi.

De sales draps, voilà où s’est visiblement vautré le vice-président du conseil national et dirigeant du Parti de la justice et du développement (PJD), Abdelali Hamiddine, en qualifiant la monarchie d’obstacle au développement du Maroc. Et dans son sillage, éventuellement, tout son parti. Rappel des faits: les 30 juin et 1er juillet 2018 s’est tenu dans la ville d’Oulmès, dans la province de Khémisset, la première des cinq conférences du dialogue interne du PJD; dialogue lancé le 22 avril 2018 par le secrétaire général du parti et chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani.

Objectif, passer outre les dissensions nées du limogeage, le 15 mars 2017, du précédent secrétaire général, Abdelilah Benkirane, de son poste de chef de gouvernement désigné; limogeage ayant fait suite à l’échec de M. Benkirane à former, en plus de cinq mois de consultations, un nouveau gouvernement -suite à quoi M. El Othmani avait donc été appelé, le 17 mars 2017, à prendre la relève.

Des propos clairs
En effet, beaucoup de PJDistes avaient eu du mal à avaler la pilule de la mise au placard de leur chef d’alors, d’autant plus que son remplaçant allait accepter les conditions du Rassemblement national des indépendants (RNI) et du Mouvement populaire (MP) pour reconduire leur participation à la majorité que conduisait le PJD depuis octobre 2013, et notamment la condition de la participation de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et de l’Union constitutionnelle (UC). En tout cas, la conférence d’Oulmès semblait, au lendemain de son organisation, s’être passée sans véritables ambages, et ce malgré -grâce à?- l’absence remarquée de M. Benkirane, qui s’était excusé de participer. M. El Othmani se félicitait même, à sa clôture, de l’esprit positif y ayant présidé.

Ce à quoi il ne devait pas s’attendre par contre, c’est la mise en ligne, le 9 juillet sur le site web du PJD, d’un extrait vidéo d’environ six minutes d’une intervention de M. Hamiddine à ladite conférence, où ce dernier s’en prend donc à la monarchie. «La monarchie dans sa forme actuelle handicape le développement, le progrès et l’évolution», déclare- t-il. Des propos suffisamment clairs, pour le moins, pour ne pas laisser la place à leur auteur d’invoquer «le contexte».

Une nouvelle étape
D’ailleurs, même s’il y a fait référence et qu’il a mis en cause «les circonstances ayant entouré la publication (…) de l’extrait» -le PJD a dans ce sens formé, le 12 juillet, une commission d’enquête-, M. Hamiddine n’a eu d’autre choix que de les assumer. «Quand le roi Mohammed VI appelle le reste des institutions à développer leur performance, c’est une invocation implicite de l’institution monarchique, parce qu’elle est un élément du système institutionnel général du pays, qui a besoin de développement et de renouvellement», s’est-il justifié, dans un texte qu’il a publié le 11 juillet sur son profil sur le média social Facebook, après que la polémique ait enflé. Et d’ajouter que selon lui, la monarchie est capable «de développer et de se développer avec courage», en qualifiant plus particulièrement l’actuel règne de «départ d’une nouvelle étape dans les relations entre le Palais et les partis politiques sérieux», d’où le fait de s’adresser comme il l’a fait à l’institution monarchique. Ces explications l’ont toutefois, visiblement, enfoncé plutôt qu’arrangé ses affaires, puisque même dans son camp, on a senti le besoin de prendre ses distances avec lui.

S’exprimant le samedi 14 juillet lors d’une réunion dans la capitale, Rabat, du secrétariat régional du PJD dans la région de Rabat-Salé-Kénitra, M. El Othmani tançait ceux qui ne souscrivaient pas aux constantes nationales, et notamment la monarchie, et les invitait à plier bagage et «fonder leur propre parti» s’ils ne voulaient pas se conformer à ce qu’il considère comme étant la «ligne de conduite» (manhaj, en langue arabe) du parti, sachant que M. Hamiddine se tenait à ses côtés. «Le souffle nationaliste puissant et haut inauguré par Dr [Abdelkrim] El Khatib (fondateur du PJD) est toujours d’actualité, comme ses idées et ses orientations sont également toujours d’actualité, et ses conditions à l’élite qui est venue du mouvement islamiste, quand elle a rejoint le parti du Mouvement populaire démocratique et constitutionnel (pour former le PJD), se basaient sur les constantes de la nation marocaine, et c’est la chose que les enfants du mouvement islamiste avaient acceptée sans hésitation», a-t-il plaidé. Ces propos ont obtenu le soutien, le 16 juillet, du secrétariat générale du PJD, qui tenait sa réunion hebdomadaire, et qui a également fait notamment référence dans un communiqué publié dans la foulée à la «monarchie constitutionnelle » comme constante nationale -outre le référentiel islamique, l’unité nationale et territoriale et le choix démocratique. «Le PJD rappelle sa fierté constante eu égard aux hauts rôles de la monarchie comme symbole de l’unité de la nation, garante de sa stabilité et de sa sécurité, socle pour notre pays pour affronter tous les défis et leader des réformes, du développement et de la consécration de la démocratie,» souligne le communiqué. M. Hamiddine prend décidément chèrement. Le secrétariat général du PJD a également, en outre, mis en cause ce qu’il a qualifié de «campagne de mise en doute des positions du parti et de sa fidélité aux institutions du pays». Car il faut dire que plusieurs responsables politiques avaient publiquement pris la parole pour condamner les propos du dirigeant du PJD, à l’instar de l’ancien ministre de la Santé et président de la chambre des conseillers, Mohamed Cheikh Biadillah.

Constantes nationales
Ce dernier s’était demandé, dans un texte relayé par différents médias nationaux, ce que le parti de M. El Othmani avait, lui, fait pour le développement, le progrès et l’évolution du Maroc, en comparaison avec les différents grands chantiers inaugurés par S.M. le Roi Mohammed VI depuis son intronisation en juillet 1999. «Je n’ai jamais entendu (…) de propos sur le Maroc et sa monarchie, tels ceux tenus par Abdelali Hamiddine», s’est-il offusqué.

Dans une réponse publiée, encore, sur Facebook, M. Hamiddine a préféré le renvoyer à son appartenance partisane, puisque M. Biadillah a été, de février 2009 à février 2012, secrétaire général du Parti authenticité et modernité (PAM), ennemi juré du PJD. L’homme politique islamiste a, ainsi, qualifié le concerné de «leader raté d’un parti raté», en plus de le taxer de «flagorneur en attente de l’occasion opportune pour prouver sa fidélité au pays et à la monarchie».

L’occasion d’une purge
L’ancien ministre PJD chargé du Budget et actuel député-maire de Fès, Driss El Azami El Idrissi, qui par ailleurs préside la commission d’enquête chargée de lever le voile sur la publication de l’extrait de M. Hamiddine -aux côtés de Nabil Chikhi, Mohamed El Hamdaoui et Rachid Lamdaouar-, a également accusé M. Biadillah de régler ses comptes avec le PJD, et qualifié son article de «peu concluant». «Je demande au Dr Biadillah d’adresser ses propos en priorité et de faire ses efforts en direction de ses proches,» a-t-il ironisé, en laissant sous-entendre que certains membres du PAM n’auraient pas fait preuve de nationalisme dans certains moments délicats.

Pour le clan de M. El Othmani, c’est surtout l’occasion d’effectuer une véritable purge au sein du parti et se débarrasser des soutiens restants de M. Benkirane, dont M. Hamiddine est présenté comme étant un fidèle -il manque rarement l’occasion, en tout cas, de lui tresser des lauriers. C’est paraît-il aussi, au-delà de l’opportunité pour l’actuel chef du gouvernement de raffermir son emprise sur le parti, le prix à payer pour normaliser les relations avec l’État et particulièrement avec le Palais. Cependant, le PJD pourrait bien perdre quelques plumes de cette sortie inconsidérée de l’un de ses plus fougueux dirigeants. D’autant que celui-ci est empêtré depuis plus de 25 ans dans une sombre affaire d’assassinat d’un étudiant gauchiste à Fès.

NEWSLETTER MAROC HEBDO.

Entrez votre adresse e-mail

S'abonner à  la Newsletter !