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La grève de la parole

DES MESURES CONTRE LES DÉPUTÉS ALLERGIQUES À LA PAROLE

Abdellatif Mansour

Abdellatif Mansour

Comme dans la fameuse série,  “la croisière s’amuse”, nos  parlementaires, eux aussi,  savent rire d’eux-mêmes, se  tourner en dérision en se payant la tête  de leurs collègues. À leur manière. Sans  en faire trop et surtout pas en public.  Car, un député-législateur, potentiel  ou réel, se doit d’arborer un masque  morne pour faire sérieux.

Pas question donc de se laisser aller à  un éclat de rire dans l’exercice de ses  fonctions, qui serait offensant pour la  solennité des lieux. C’est pourquoi les  députés ont décidé de convoquer une  réunion extraordinaire de leur bureau,  présidé par leur chef, en personne, pour  rire entre eux, sérieusement. Même si  l’objet de la réunion prête à beaucoup  plus qu’un sourire en coin, du genre  moqueur, la consigne était de ne pas se  gratter la rate, organe soupçonné être  à l’origine du rire, une faculté propre à  l’homme.

L’unique point inscrit à l’ordre du jour  est jugé grave. Il s’agit de députés qui  ont la fâcheuse particularité d’être  muets comme une carpe. Depuis le  début de leur mandat qui touche à sa  fin, ils n’ont pipé mot, en dehors des  propos d’escaliers en direction du restaurant.  C’est à croire qu’ils ont perdu  l’usage de la parole dès l’annonce de  leur canonisation électorale parmi les  bienheureux élus de la nation.

Une question a particulièrement intrigué  les membres du bureau. Ces députés  auraient pu, au minimum, profiter  de la séance des questions orales au  gouvernement et surtout de la présence  de la télévision, pour interpeller  quelques ministres, ou même leur chef, sur un quelconque aspect de la chose  publique; sur le mode de gestion de  leurs département respectifs; ou, pour  faire plus simple et rester aux aguets,  sur l’une de leurs déclarations à forte  charge de polémique, entre autres. Ce  ne sont pas les problèmes et les paradoxes  qui manquent dans une société  comme la nôtre, se demandent avec  étonnement les membres du bureau,  comme s’ils savaient vraiment de quoi  ils parlaient. Il n’y a que l’embarras  du choix. Il y a même de quoi rendre  loquace un muet de naissance.

Toutes les catégories socio-économiques,  toutes les régions du pays  sont plus ou moins représentées dans  cet hémicycle tellement convoité. Ce  groupe de muets ne pouvait se constituer  que par une alliance verticale qui  traverse cette pluralité. Il y a donc lieu  de parler de préméditation; pire, de  conjuration.

Ces députés ont bel et bien décidé de  faire la grève de la parole. Plus sidérant  encore, la plupart d’entre eux sont  d’une assiduité totale. Ils ne manquent  aucune séance, comme s’ils voulaient  ne rien rater de la parlotte des autres.  Assurément, l’affaire est louche. Notre  parlement est l’objet d’un vrai complot  du silence. Cette attitude a été ressentie  par la primature législative comme  un boycott qui a des allures de désobéissance  civile en toute impunité.  Le bureau a dû prendre des mesures  à la hauteur de la situation. Il a décidé  de mener les investigations jusqu’au  bout, quoi qu’il arrive. À commencer  par la publication de la liste nominative  de ces affreux conjurés, allergiques à la  parole. Hilarité jusqu’aux larmes, sous  la coupole.

On s’est arraché le parchemin unique  dans les annales parlementaires de par  le monde. C’est qu’il pourrait constituer  un argument massue contre un éventuel  adversaire parmi ces grévistes de  la parole, aux toutes prochaines législatives.

Malheur donc aux muets d’une législature  qui seraient tentés de rempiler  pour un autre quinquennat silencieux.  Pour ne pas enflammer brutalement  une campagne profondément endormie,  il a été convenu de toucher un mot  aux chefs de groupe les invitant à ne  pas leur accorder le coupe-fil électoral  du tampon accréditeur.

Une manière d’éviter que ce mutisme  subversif ne fasse tache d’huile par une  contagion en direction de la Chambre  des Conseillers. On aurait alors tout un  parlement où le silence assourdissant  des muets ne serait rompu que par le  ronflement des dormeurs invétérés.  Enfin un parlementaire qui nous fouterait  la paix. Le rêve

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