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Un gouvernement en soins intensifs

Une mi-législature heurtée et confuse

Le cabinet El Othmani n’a ni le soutien de ses alliés ni celui des citoyens déçus par une gouvernance maladroite. Peut-il tenir jusqu’à 2021 ?

L’actuel Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani vient de se fendre d’une circulaire. Laquelle? Il demande que toute la correspondance des administrations soit exclusivement en arabe et en français. Voilà, c’est dit! Est-ce qu’elle sera appliquée? Personne ne peut sérieusement le croire. Tant d’autres responsables, depuis les années quatre-vingt, avaient pris la même initiative à propos de l’arabe –seule langue officielle alors jusqu’à la Constitution de juillet 2011– sans plus de résultat. Cela porte un nom ou plusieurs plutôt: une posture, de l’affichage, voire de l’enfumage.

Instances bloquées
Si le chef de l’Exécutif voulait faire montre de détermination, il aurait été mieux inspiré de s’atteler à appliquer ce que lui prescrit instamment la loi suprême de «permettre [à la langue amazighe] de remplir à terme sa fonction de langue officielle». Quand on voit le peu d’empressement que mettent les pouvoirs publics à cet égard, l’on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a bien des «résistances» qui freinent le processus de mise en oeuvre de cette disposition.

Ainsi, le projet de loi organique relatif à la création du Conseil national des langues et de la culture marocaine prévu par la constitution est bloqué au Parlement depuis des années pour des raisons que le recteur de l’Institut royal de la culture et de la langue amazighe (IRCAM), Ahmed Boukous, déclare «ignorer ». D’autres instances éligibles à la bonne gouvernance, prévues par la Constitution, sont dans la même situation d’inachèvement, voire de gel, tel est le cas du Conseil de la concurrence, de l’Organe de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption, du Conseil consultatif de la famille et de l’enfance. Une implémentation incomplète de la loi suprême, dont l’absence de la loi organique sur le droit de grève –en commission parlementaire, elle aussi…- est une autre illustration. Ce gouvernement ne fait pas son job!

Il y a plus. Cette histoire d’heure «GMT+1» est du plus mauvais effet quant à la crédibilité de ce cabinent. Après le conseil de gouvernement hebdomadaire du jeudi 25 octobre 2018, les ministres ont été convoqués dans la soirée pour un autre conseil extraordinaire le lendemain, soit le vendredi, pour un seul point à l’ordre du jour: le maintien de l’heure légale à «GMT+1». A quoi rime donc cet agenda précipité? La communication officielle est en panne.

Communication en panne
Elle ne sait pas très bien quoi dire? Pas d’éléments de langage préparés. Rien d’étonnant parce que cette décision a été improvisée; ce désordre est attesté, si besoin était, par l’impréparation de l’aménagement des horaires scolaires -modifiés deux fois depuis lundi 29 octobre– ainsi que de ceux des fonctionnaires d’administration. Il est fait référence à une étude réalisée par un cabinet international à Casablanca, prête depuis des mois, et qui aurait justifié cette heure légale. Mais alors, où se trouve ce document frappé de confidentialité s’apparentant à un «secret défense»? Et puis si ce rapport était prêt pourquoi avoir attendu le 26 octobre et mettre les citoyens devant une mesure brutale?

Une situation singulière
Il faut aussi ajouter à cet air du temps bien préjudiciable à ce gouvernement, cette histoire du boycot de quatre conseils de gouvernement par un ministre d’État PJD, Mustafa Ramid, en charge des droits de l’Homme. La raison? Le plan national en matière de droits de l’Homme, élaboré en premier par le cabinet Abbas El Fassi en 2008 et qu’il avait finalisé jusqu’à son adoption par le conseil de gouvernement du 21 décembre n’est pas –encore- publié dans le Bulletin officiel. Le secrétaire général du gouvernement (SGG), Mohamed El Hajoui, n’a pas visé ce texte aux fins de publication. Mustafa Ramid a saisi le Chef du gouvernement, lequel s’est adressé au SGG; sans succès. Une situation pour le moins singulière, pour plusieurs raisons. A-t-on vu depuis plus de six décennies un ministre bouder de la sorte? Quelle image donne-t-on de l’autorité de Saâd Eddine El Othmani sur ses ministres, M. Ramid étant de surcroit membre du secrétariat général du même parti, le PJD? Un délitement de ce cabinet qui avait déjà eu affaire à un autre ministre, PJD lui aussi, Lahcen Daoudi, qui avait présenté sa démission de son poste ministériel au secrétariat général de son parti, le 6 juin 2018, suite à sa présence au côté des manifestants de Danone devant le Parlement; sans parler des «fiançailles» d’un Mohamed Yatim, ministre PJD de l’Emploi, qui ont fait les choux gras des réseaux sociaux, voici deux mois.

Au total, voilà des ministres d’une formation islamiste qui défraient la chronique – soit «people» soit politique ou les deux en même temps– qui ne trouvent pas chez leur responsable, secrétaire général du PJD et Chef du gouvernement, l’autorité requise pour les recadrer et permettre ainsi de positiver l’image de leur parti. Mérite-t-on cela? Faut-il subir ce purgatoire? C’est à ces questions que les citoyens s’attachent depuis des mois et que le doute l’a cédé à la déception, voire à la disqualification. Tant de dossiers sont à la traîne et l’espoir paraît mince de voir M. El Othmani se ressaisir, rebondir, galvaniser les énergies et emprunter les voies nécessaires lançant et mettant en oeuvre les réformes attendues jusqu’à leur réalisation.

Mesures de “correction”
Il n’y a pas que les citoyens qui sont dans cet état d’esprit dépressif et d’inquiétude. Le Souverain, lui aussi de son côté –mais sans doute bien avant les citoyens– a tiré dès les premiers mois de ce cabinet les conclusions appropriées. Les mesures de «correction» n’ont pas tardé, on s’en souvient, trois mois à peine après la nomination de Saâd Eddine El Othmani, lors du conseil des ministres en date du 25 juin 2017: constat sévère de l’action du gouvernement à Al Hoceima, saisine de la Cour des comptes, privation de vacances d’une dizaine de ministres… Comment ne pas le dire? Une censure qui allait se prolonger quatre mois plus tard, le 24 octobre, avec le renvoi de quatre ministres. Puis ce sera, dans cette même ligne, ceux du ministre de l’Economie et des Finances, le 1er août, et de la secrétaire d’État à l’Eau, le 20 août. Pour employer une métaphore florale, c’est plutôt l’effeuillage de la marguerite… Fourbu, le gouvernement l’est assurément; il ne sait plus comment faire et prendre en charge, résolument, les réformes à entreprendre.

C’est sur la base de ce même constat que le Roi a pratiquement changé de braquet depuis trois mois, mettant fin à un premier palier de sanctions au nom du principe de la reddition des comptes qui a frappé au total six ministres. Il s’investit alors pleinement dans la définition d’orientations déclinées autour de plusieurs axes: la priorité au secteur social et à la promotion de l’emploi, des mesures d’urgence pour la rentée scolaire et la réforme du système d’éducation et de formation, enfin l’élaboration d’un modèle de développement qu’il avait déjà appelé de ses voeux un an auparavant devant le Parlement, le 13 octobre 2017.

Nouvelle méthodologie
Des délais sont fixés: trois semaines pour un plan relatif à la formation, la fin octobre pour la charte d’investissement et le texte sur la déconcentration, trois mois pour le modèle de développement sur lequel une commission royale va plancher. S’est opérée ainsi une sensible évolution dans la pratique institutionnelle. Ce n’est plus la séquence de la monarchie exécutive (2001-2011) mais une monarchie plutôt directive où le Souverain supplée la carence et l’immobilisme d’un cabinet issu des urnes d’octobre 2016 et investi par le Parlement à la fin avril 2017. Elle se justifie parce qu’il faut bien faire les réformes qui n’ont que trop tardé. À la rescousse, le Roi reprend en mains l’activation de la politique du gouvernement puisque cet organe est défaillant et qu’il est désormais astreint à une obligation de résultat sous contrôle et, le cas échéant, accolé à une sanction.

Mais cette nouvelle méthodologie peut-elle générer à terme les résultats qui en sont escomptés? Avec ce cabinet tel qu’il est, est-ce possible? Rien n’est moins sûr. Il doit en effet, avec à sa tête Saâd Eddine El Othmani, arriver à incarner une vigoureuse politique réformatrice; le Chef du gouvernement doit, pour assumer, veiller en plus à affirmer son leadership –une option passablement aléatoire…- pour animer son cabinet, faire les arbitrages, mieux communiquer. C’est souhaitable, évidemment, mais sans grand risque l’on peut penser qu’il ne pourra continuer à faire que ce qu’il sait faire, une sorte de «made in El Othmani», qui n’est pas à la hauteur des responsabilités qui sont les siennes et des challenges auxquels il est confronté. C’est que les handicaps liés à sa personnalité, à sa méthodologie aussi, ne l’aident pas à souder son gouvernement et à renforcer les liens entre les six composantes de la majorité actuelle (PJD, RNI, MP, UC, USFP, PPS).

Rien ne va plus en effet entre le PJD et le RNI pour toutes sortes de raisons connues, dont le dernier épisode du ministre RNI Rachid Talbi Alami n’est pas le moindre –il avait accusé la formation islamiste de vouloir détruire le Maroc… Avec le PPS de Mohamed Nabil Benabdellah, les relations sont tendues après le limogeage de la secrétaire d’État Charafat Afilal. Au passage, le parti du livre paie sa grande proximité avec Abdelilah Benkirane. Quant aux trois autres alliés (MP, UC, USFP), ils sont pratiquement alignés sur le RNI de Aziz Akhannouch, se distinguant depuis avril 2017 comme leur mandataire.

Une gouvernance improvisée
Au total, pas de quoi conforter la stabilité du gouvernement et de sa majorité surtout que les indicateurs économiques et financiers ne sont pas au vert et que pour 2019 les prévisions officielles de croissance sont d’un modeste taux de 3% environ. Le social! Voilà le grand problème! Chaque année, quelque 300.000 jeunes arrivent sur le marché de l’emploi alors qu’il n’y a que 120.000 emplois créés. Le chômage structurel est de plus de 10% avec 1.250.000 demandeurs d’emploi sans parler de tous ceux qui sont dans la précarité et la pauvreté même. Il faut donc opérer une profonde révision des politiques publiques et les insérer dans un nouveau contrat politique, économique et social. Paradoxalement, deux partis comme l’Istiqlal de Nizar Baraka et le PPS de Mohamed Nabil Benabdellah convergent sur de nombreux points dans ce domaine.

Leurs instances –respectivement le conseil national et le comité central– réunies le même samedi 27 octobre 2018, ont formulé bien des critiques et des propositions fortement interpellatrices du gouvernement. Tous deux se prononcent pour une nouvelle étape avec une charge réformatrice dans tous les domaines: démocratie, libertés, justice sociale, choix économiques… La formation istiqlalienne a rejoint l’opposition en avril 2018 après une année de soutien critique. Le PPS, lui, apporte un soutien désormais conditionné n’écartant plus, parmi les options, un retrait du gouvernement. Autant de facteurs qui fragilisent un Saâd Eddine El Othmani déjà en butte à une division persistante dans son propre parti. Le spectre de Abdelilah Benkirane plane de plus en plus sur la vie organique de cette formation et il s’installe de plus en plus, lui aussi, dans la censure comme on l’a vu avec sa réaction contre Talib Alami du RNI. Il estime que Saâd Eddine El Othmani a cédé à la «compromission» avec ce cabinet nommé le 5 avril 2017 et qu’il continuera de ce fait à subir un processus continu de décrédibilisation pénalisant pour le PJD. Par ailleurs, du côté du RNI —même si son président, M. Akhannouch, a subi les effets du boycott du printemps dernier—, l’on ne compte pas baisser les bras.

La question de principe qui se pose et qui préoccupe les esprits est celle-ci: ce cabinet peutil tenir, en l’état, jusqu’à la fin de la présente législature, normalement prévue à l’été 2021? Un sondage montrerait qu’une réponse négative majoritaire s’imposerait à l’évidence. Ce gouvernement n’a en effet ni le franc soutien de ses alliés bien peu solidaires, ni davantage celui des citoyens déçus par une gouvernance maladroite, improvisée, en retard sur les situations et tellement décalée par rapport aux besoins et aux attentes des citoyens.

Quant au Roi, pour l’heure, il lui apporte son soutien institutionnel pour le bon fonctionnement des pouvoirs publics, sans plus. Dans les prochains mois, d’ici la prochaine session parlementaire d’avril, il y aura plus de recul et de données pour mesurer s’il faut continuer à prendre en charge un gouvernement pratiquement en «soins intensifs» ou s’il faut chercher et mettre sur pied un «plan B», plus opératoire, tournant la page d’une mi-législature hoquetante, heurtée et confuse qui aura marqué le ratage d’opportunité de réformes.

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