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GÉNÉRATION BAGHRIRA

Que cachent les tentatives d’introduction de la darija à l’école ? Le Maroc s’embarque dans un débat politique de misère, loin des vrais problèmes du système éducatif.

L’introduction de la darija dans l’enseignement primaire aura au moins eu le mérite de faire sortir Saâd Eddine El Othmani de sa réserve. Habituellement taciturne, au point de faire régulièrement l’objet de moqueries à ce sujet dans les chaumières du Royaume, le Chef du gouvernement en a surpris plus d’un en se prononçant au sujet de la question par l’entremise de déclarations relayées dans la soirée du dimanche 9 septembre 2018 par l’agence Maghreb arabe presse (MAP).

Ce qu’il en dit? Pour M. El Othmani, ce qu’il appelle «le dialecte marocain» ne peut être utilisé dans l’enseignement, et ce pour deux raisons: un, parce qu’il n’est pas une langue officielle reconnue par la Constitution au même titre que l’arabe et le tamazight qui, eux, le sont sur un même pied depuis l’adoption de la loi fondamentale de juillet 2011; et deux, parce que l’article 29 de la loi-cadre pour la réforme du système d’éducation, de formation et de recherche scientifique, adoptée en conseil des ministres le 20 août 2018 et actuellement examinée au parlement, insiste selon lui sur l’usage unique de l’arabe, et ce pour empêcher, d’après l’interprétation qu’il en fait, l’utilisation de la darija.

“Menace pour la paix sociale”
Partant, le recours à la darija est, aux yeux de M. El Othmani, prohibé, qu’il s’agisse d’expressions, de phrases ou de paragraphes. «Nous n’avons aucun problème à renoncer à ces manuels et demander au ministère de tutelle à renoncer à ces manuels, si les éducateurs, les linguistes et les commissions concernées estiment cela nécessaire et après la consultation du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS),» a-t-il déclaré. Mais il faut dire aussi que M. El Othmani n’avait d’autre choix que de s’exprimer tant la polémique a, de son propre aveu, fait rage depuis la diffusion sur les médias sociaux de pages prêtées au manuel d’arabe de la deuxième année de l’enseignement primaire utilisant des mots de la darija, comme les noms de spécialités culinaires marocaines (briouate, baghrire, ghriyba) ou de vêtements (charbile).

Une réunion urgente
La mère d’une élève de la ville de Sidi Yahya El Gharb, dans la province de Sidi Slimane, a même saisi la cour d’appel administrative de la ville de Rabat pour qu’elle suspende l’utilisation du manuel incriminé, au motif qu’il comprendrait «des matières susceptibles de porter atteinte à l’identité marocaine, à la religion islamique et aux traditions marocaines», selon les propos tenus par son avocat, Najib Halim, aux médias nationaux.

«Les choses ont pris une direction qui pourrait menacer la paix sociale et créer le chaos dans notre Maroc bien-aimé,» a averti la même source. La classe politique n’a pas été en reste. Le Parti de l’Istiqlal (PI) et le Parti de la justice et du développement (PJD), dont est issu M. El Othmani, ont tous deux appelé à une réunion urgente de la commission de l’enseignement, de la culture et de la communication, en présence du ministre de l’Éducation nationale, de la Formation professionnelle, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Saïd Amzazi, afin que ce dernier réponde de l’utilisation de la darija dans l’enseignement.

Les deux formations, conservatrices revendiquées voire islamiste pour la deuxième citée, n’y sont pas allées avec le dos de la cuillère pour dénoncer ce qu’elles qualifient d’«atteinte flagrante aux dispositions constitutionnelles», de «tentative d’infiltration des manuels scolaires », de «dysfonctionnement» ou encore d’«abus».

Le Parti de l’Istiqlal y voit même la main de «parties connues qui véhiculent des choix de société opposés aux constantes de la nation et qui s’efforcent de frapper de plein fouet l’être marocain et de susciter des crises de valeur dont les détails ont été tranchés par la Constitution du Royaume», selon les termes utilisés par le président du groupe parlementaire du parti de la balance à la Chambre des représentants, Noureddine Mediane, dans la lettre qu’il avait adressée début septembre au président de la commission de l’enseignement, de la culture et de la communication, Mohamed Mellal, pour appeler à la réunion avec M. Amzazi.

Chantiers de réforme
Allusion vraisemblable au publicitaire Noureddine Ayouche, grand défenseur de l’utilisation de la darija dans l’enseignement et membre d’ailleurs de la commission permanente des curricula, programmes, formation et outils didactiques du CSEFRS, et dont les prises de position favorables aux libertés individuelles lui ont souvent valu l’inimitié des conservateurs.

L’intéressé avait notamment soulevé la controverse en octobre 2013 après que la Fondation Zakoura Education, dont il est le président, ait appelé à l’issue d’un colloque qu’elle avait tenu en octobre 2013 à enseigner en darija dans les écoles marocaines au moins au démarrage de la scolarité, au motif que «les experts en linguistique s’accordent sur la nécessité d’enseigner à l’élève dans une langue qui lui est accessible, la langue maternelle», comme l’avaient mentionné les actes dudit colloque, auquel avait au passage assisté le conseiller du roi Mohammed VI, Fouad Ali El Himma, et le ministre de l’Intérieur de l’époque et futur ministre de l’Éducation nationale, Mohamed Hassad -les actes furent par la suite soumis à la discrétion du Cabinet royal, leur donnant par là même un surcroît de légitimité et amplifiant la dispute.

C’est d’ailleurs le même argumentaire utilisé par le ministère de l’Éducation nationale, qui coup sur coup s’est fendu les 4 et 6 septembre 2018 de communiqués explicatifs, tellement le débat avait enflé sur les médias sociaux. Dans le premier communiqué, publié «en réaction à des informations rapportées par des sites électroniques et réseaux sociaux», le département de M. Amzazi arguait de «considérations purement pédagogiques» ayant motivé à ses dires l’usage de mots de la darija, tout en appelant «à se mobiliser pour faire réussir l’actuelle rentrée scolaire et à ne pas céder à tout ce qui est de nature à perturber les chantiers de réforme visant à améliorer la qualité du système éducatif et à promouvoir sa performance».

Fake news
En d’autres termes, ceux qui ne voudraient pas de la darija dans les manuels scolaires, même pour désigner des gâteaux, des repas et des habits, seraient contre cette amélioration de la qualité du système éducatif… Pas de quoi calmer la rue, d’autant que la machine médiatique s’est déjà emballée à ce moment, il est vrai à renfort de fake news, à l’instar de cette comptine en darija écrite en alphabets arabe et latin et présentée comme faisant partie d’un des nouveaux manuels d’arabe: le ministère a catégoriquement démenti cela.

Dans sa déclaration à la MAP, M. El Othmani a lui-même déploré que beaucoup d’images diffusées sur les médias sociaux ne concernent pas des manuels marocains et dont la majorité n’est selon lui même pas éditée au Maroc ou consiste en d’anciens manuels.

À cet égard, le deuxième communiqué de l’Éducation nationale a adopté un ton plus menaçant à l’endroit des personnes qui tenteraient de tromper le public en présentant des images ou des textes faux ou tirés de livres étrangers comme faisant partie des manuels marocains: le ministère compte, à ce titre, s’appuyer sur le code de la presse et de l’édition.

Ce dernier communiqué était au passage plus en détail revenu sur les considérations pédagogiques évoquées dans son premier communiqué, soulignant que l’utilisation de la darija dans les manuels d’arabe, qu’il qualifie d’«adoption de la culture marocaine», prend en considération l’importance de la dimension culturelle dans l’apprentissage de la langue arabe, ce qui selon lui exige des manuels reflétant l’environnement de l’élève. Le texte faisant mention des habits et des gâteaux traditionnels montre d’ailleurs une cérémonie de baptême marocain où il fallait désigner les objets en question par leur appellation originale qui, du reste, est la même dans toutes les langues.

Comploter contre l’arabe?
L’Éducation nationale a rappelé qu’au surplus, le manuel, qui fait quelque 150 pages, ne comprend que huit mots en darija, sur environ 8.000, et que par ailleurs l’élaboration des manuels se fait sur appel d’offre en conformité avec des cahiers des charges déterminant les caractéristiques scientifiques, pédagogiques, techniques et artistiques du produit.

«La vision stratégique de la réforme du système de l’éducation et de la formation prévoit que l’école doit être un vecteur et un outil de transfert de la culture,» souligne le ministère. M. El Othmani ne semble cependant pas vouloir l’entendre de cette oreille. Sa décision est, comme il l’a assuré à la MAP, «irréversible»; position qu’il a réitérée dans des déclarations publiés le mardi 11 septembre par le journal électronique Le360.

Cette position semble procéder de considérations politiciennes que vraiment pédagogiques, puisque lui-même reconnaît que c’est aux spécialistes de trouver la «solution». Rappelons que son prédécesseur au poste de Chef du gouvernement et de secrétaire général du PJD, Abdelilah Benkirane, avait lui-même maintes fois surfé sur la vague de la darija, notamment au plus fort de la polémique ayant fait suite à la publication des actes du colloque de Zakoura Education, en recevant dans son cabinet des représentants de la Coalition nationale pour la langue arabe et en leur assurant que «la langue arabe est la religion » et qu’elle demeurera enseignée «jusqu’au Jour du jugement».

En février 2015, il s’attaquait lors de la réunion mensuelle du conseil national de son parti à M. Ayouche en l’accusant de comploter contre l’arabe tout en n’ayant selon lui «aucun rapport» avec le sujet de l’enseignement et en invoquant son «amitié avec le Roi» et son «contact avec les princes». Le publicitaire a d’ailleurs été virulent au moment de réagir à la décision de M. El Othmani de retirer les mots en darija des manuels scolaires, en pointant le fait qu’il ait d’après lui pris «peur, après le tollé soulevé à ce sujet sur les réseaux sociaux». M. Ayouche a même qualifié le Chef de gouvernement de «trouillard».

Politiqueries à part, le débat sur l’enseignement en darija mérite néanmoins d’être posé, et d’ailleurs un intellectuel de la trempe de Abdellah Laroui n’avait pas manqué d’y apporter son grain de sel en novembre 2013, dans une série d’entretiens accordée au quotidien arabophone Al-Ahdath Al-Maghribia. Dans ces entretiens, il s’était inscrit en faux contre la darijisation de l’enseignement, dans la mesure où elle minorerait l’arabe alors même que ce dernier permet aux Marocains de continuer de s’ouvrir sur un espace qui comprend plus de 300 millions d’arabophones.

Lacunes et faiblesses
Il avait, à cet égard, cité le cas du néerlandais, dont la codification à partir du Moyen Âge l’a isolé du reste du monde allemand. MM. Ayouche et Laroui avaient par la suite débattu sur le plateau de l’émission Moubacharatan Maâkoum sur la chaîne 2M, à l’issue de quoi l’historien a semblé avoir davantage gagné les faveurs du public. Les tenants de la darija y voient par contre la solution miracle pour venir à bout des lacunes voire des faiblesses des élèves marocains, illustrées notamment par leurs piètres résultats au test TIMSS (tendances de l’enquête internationale sur les mathématiques et les sciences), réalisé sous l’égide de l’IEA (Association internationale pour l’évaluation du rendement scolaire), qui en 2011 avait révélé que 24% des élèves marocains en deuxième année du collège avaient un faible niveau en mathématiques et en sciences, et 64% un niveau très faible; résultats similaires au niveau de la quatrième année.

En février 2014, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) avait même classé le système éducatif marocain comme étant un des 21 pires au monde, alors même que l’État y consacre quelque 12% de son budget annuel. En tout état de cause, il faudra bien plus que des briouates pour que le Maroc performe à ce niveau…

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