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Des femmes bêtes de somme

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La question de l’enclave de Sebta fait l’objet d’une grande hypocrisie tant du côté marocain qu’espagnol. Les “femmes-mulets”, moyen de transport déshumanisé, exploitées sans retenue, en font les frais. Il y a eu mort de femmes.

La nouvelle était juste un rien dramatique. Dans le langage, habituellement laconique des agences de presse, ce sont “deux porteuses de marchandises” mortes le lundi 28 août 2017 dans une bousculade au poste-frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Sebta. Karima et Touria avaient 45 et 35 ans, piétinées et grièvement blessées, avant de rendre l’âme dans l’hôpital Hassan II de Fnidek. Fnidek est justement parmi les premiers servis de ce commerce de contrebande, bien avant l’arrosage du nord-ouest marocain.

Une malédiction imparable
Les deux victimes étaient dans la force de l’âge, mais leurs sorts semblent avoir été scellés dès leur prime jeunesse. Cela porte à quatre le nombre de femmes vouées à la même peine, depuis le début de l’année en cours. C’est presque inscrit dans leur carte génétique et ses prolongements sociaux, telle une malédiction imparable.

Ce factuel qui a, tout de même, fait le tour des médias nationaux révèle une vérité première. La condition de la femme dans le Maroc rural est un peu plus pénible qu’ailleurs. Les particularismes régionaux constituent souvent des faits aggravants. Dans ce nord marocain, qui fait souvent l’actualité sur le même sujet, la femme est de toutes les corvées, depuis la production des maraîchages jusqu’à leur récolte et leur commercialisation au marché du village.

Le choix de la contrebande n’est qu’une sortie illusoire. Elle bascule dans le pire. Ce sont des journées qui s’égrènent au rythme de la minuterie solaire; de l’aurore au crépuscule. Pour 10 euros à la journée (l’équivalant de 100 Dh). Les porteuses, parmi les plus robustes, peuvent faire jusqu’à deux allers-retours par jour. La moyenne de portage par individu est de 70 à 90 kilos. La colonne vertébrale en prend un coup. En silence. Plus douloureuse sera la facture. Toujours en silence. Il n’y a dans ces contrées aux portes de l’Europe et du Maroc moderne, ni couverture sociale, encore moins d’assurance maladie. Tous ces “menus détails” passent au second plan, lequel se négocie au jour le jour. C’est carrément du marche ou crève.

Au delà de tous les procès d’humanitarisme qu’on peut leur faire, certains observateurs, bien au fait de leur propos, ont trouvé le terme adéquat pour désigner ces travailleuses d’un autre âge; des femmes-mulets. Elles sont effectivement plus proches des conditions de travail et d’existence animales que d’un minimum vital de traitement humain. Quel que soit son rapport au Maroc, à partir de clichés bien établis; pour une fois, le jugement d’une certaine presse espagnole sonne vrai. Ces femmes-mulets sont traitées comme du bétail, écrit-on parmi nos voisins ibériques.

Héritage historique
Le passage obligé entre l’enclave de Sebta, sous administration espagnole, et le territoire marocain prend la forme d’un couloir de 500 mètres de long sur pas plus de 2 mètres de large. Une étroitesse qui ne peut résister à un flux migratoire à des heures de pointe qui dure pratiquement toute la journée. Un peu comme si le but de l’opération était de comprimer cette masse.

Pour démontrer une fausse bonne foi, propre à toute autorité occupante, l’Espagne a ouvert un deuxième couloir. Tarajal 2, dans les mêmes dimensions que le premier, en largeur et en longueur; suite à un accord entre le Maroc et l’Espagne. Dans les conditions de l’autorité espagnole figurent la limitation du nombre de passages à 4 mille par jour et le plafonnement, plutôt aléatoire, du poids de la marchandise transportée, fixé à 80 kilos par transporteur. Une semaine après son ouverture, le 28 février 2017, le passage a été fermé, puis rouvert. Les contraintes de l’aid El Kébir (fête du mouton) ont aggravé les effets à partir des mêmes causes. Bousculades, piétinements et mort d’homme; quatre femmes en l’occurrence.

Marche ou crève!
Dans la problématique de ces présides, l’histoire et la géographie se bousculent (là aussi) et s’entremêlent depuis des siècles. Il y a tout de même comme une realpolitik qui régit ce genre d’héritage historique à grand potentiel de confusion.

La géographie, forcément imprégnée d’histoire, finit par prendre le dessus. Partant de cet axiome, les cas de Sebta et, par analogie compréhensible, de Mélilia apparaissent comme des anachronismes historiques juste bons à dépasser. Plutôt que de s’accrocher à des reliques d’un passé définitivement révolu, la meilleure posture actualisante serait une coopération mutuellement fructueuse. Un partenariat à construire sur des idées novatrices où la borne frontalière n’aurait pas plus d’intérêt que les intérêts bien compris des parties contractantes. Tout autant que les conditions inhumaines des femmes-mulets qui se brisent l’échine au profit de lobbies bien introduits

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