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Face à la crise sociale, le gouvernement est aux abonnés absents

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La panne

Le bilan du cabinet El Othmani est bien maigre. Résultat, la contestation sociale sort du champ institutionnel et se prolonge par de nouvelles formes de mobilisation.

Au fait, comment se porte ce gouvernement? Lui-même est passablement gêné aux entournures pour publier son état de santé et faire montre de sa satisfaction sinon d’optimisme. L’on en a eu une preuve avec la déclaration de Saâd Eddine El Othmani, lors d’un conseil de gouvernement le 12 avril 2018. Il a insisté sur un bilan «riche en réalisations dans divers secteurs et à différents niveaux». Il a aussi fait part de la satisfaction de la commission interministérielle de suivi, laquelle a fait part d’un taux de réalisation de 88%. Et après, dans le détail, qu’en est-il? Il a promis la publication prochaine d’un document de synthèse que l’on attend encore quatre semaines après…

Que se passe-t-il donc pour qu’il y ait une telle imprécision? Celle-ci a tourné d’ailleurs au cafouillage avec l’annonce officielle d’une présentation de ce bilan tant attendue, le mercredi 18 avril à la faculté de droit de Rabat-Agdal, au cours de laquelle le chef de l’Exécutif devait ouvrir un débat avec l’assistance. Patatras! Le matin de ce même jour, ce rendez-vous est annulé sans explication. Il y a là matière à interrogation, pour plusieurs raisons: que veut dire la présentation d’un bilan de la première année de ce cabinet devant un auditoire d’étudiants? Pourquoi n’a-t-il pas prévu cette manifestation d’abord et avant tout devant la représentation nationale, en l’occurrence les deux Chambres du Parlement? Une carence d’autant plus notable que la Constitution lui fait obligation de consacrer «une séance annuelle au Parlement» à la discussion et à l’évaluation des politiques publiques (art.101, al.2).

Une carence notable
Faut-il en déduire qu’il y a un problème Saâd Eddine El Othmani? Qu’il n’a pas pu –ou su?– exercer la plénitude de ses attributions à la tête de l’Exécutif? Qu’il ne manque sans doute ni de bonne volonté ni d’un souci de faire bouger les lignes? Qu’il lui manque deux qualités indispensables pour avancer, à savoir la communication et la capacité d’incarnation d’une politique réformatrice, fût-elle à marche forcée? Il paraît à la remorque des évènements, ballotté par le quotidien, au lieu de les accompagner et d’y imprimer sa marque. Chef du gouvernement, son travail est pédagogique: expliquer, faire comprendre, éclairer les chemins et les pistes d’avenir; il est aussi politique et cela commande un cahier de charges. L’assume-t-il? Les évaluations divergent, pas seulement du côté de l’opposition –ce qui est normal– mais aussi dans le camp des différentes composantes de la majorité.

Compétitivité électorale
Difficile de nier en effet que la coordination gouvernementale laisse à désirer. Il a fallu attendre plus de 10 mois pour que la Charte de la majorité soit enfin signée le 19 février 2018. En bonne logique, elle devait être adoptée au moment de l’élaboration et de la finalisation du programme du gouvernement; preuve qu’il y avait bien du retard à l’allumage.

Autre fait tout aussi troublant sinon préoccupant: la place et le rôle assumés par Aziz Akhannouch, ministre de l’agriculture, de la pêche et de la forêt et président du RNI depuis octobre 2016. Il s’est par ailleurs mobilisé durant pratiquement l’année écoulée et même les premiers mois de 2018 pour restructurer son parti, tenant 12 congrès régionaux à travers le Royaume et même un treizième à Paris, avec des représentants des MRE dans les pays d’accueil. Au-delà de ce travail organique, M. Akhannouch n’a pas fini d’asséner que le RNI remporterait les prochaines élections législatives de 2021. Alliance et solidarité au gouvernement et forte compétitivité électorale: un climat qui ne peut que nourrir la suspicion, la rivalité et peser sur l’état d’esprit au sein des composantes de l’actuelle majorité. Une situation d’autant plus inconfortable pour Saâd Eddine El Othmani, confronté, lui, par ailleurs, à une crise sérieuse au sein de sa formation islamiste, et ce par suite de l’«après Benkirane», non reconduit ni à la tête de l’Exécutif ni à la direction du PJD. Avec le PPS, c’est plutôt la froidure, ce parti se sentant bien à l’étroit et ses ministres plutôt corsetés – telle Charafat Afailal, secrétaire d’État chargé de l’eau avec son ministre PJD, Abdelkader Amara.

Chantage à la démission
La gouvernance d’El Othmani fait problème et il n’est pas sûr qu’elle soit corrigée. Que signifie par exemple ce tweet, dimanche 7 mai 2018, pour indiquer qu’il allait étudier le problème du refus de la carte de presse à Mohamed Ezouak et Ali Amar, directeurs respectifs des deux sites électroniques Yabiladi et Le Desk? Comment tolère-t-il le chantage à la démission de son ministre PJD des Droits de l’Homme, Mustapha Ramid, qui vient de menacer de rendre son tablier à propos de l’adoption du nouveau code pénal sur son volet relatif à l’enrichissement illicite des parlementaires et des hauts fonctionnaires –une menace qu’il avait proférée auparavant en cas de légalisation des rapports sexuels hors-mariage… Au plan plus global maintenant, les chapitres négatifs ne manquent pas. Tel celui du dialogue social, laborieux, crispé et heurté, qui n’a pas été concluant avec les centrales syndicales. Du côté des partenaires économiques et en particulier du patronat, le climat n’est pas plus encourageant, il pâtit à leurs yeux d’un déficit de crédibilité et de bonne appréhension des problèmes des entreprises et des questions économiques. S’agissant de la lutte contre la corruption, il a installé une commission à son niveau voici deux mois sans que l’on puisse mesurer les effets de cette décision.

La grande réforme de la fiscalité reste virtuelle. La vision de la santé se projette en 2025. Le tourisme accuse, malgré des indicateurs améliorés, une absence de stratégie à moyen et long termes et bien des problèmes dans les relations entre les professionnels et le département de tutelle. Le grand chantier de la réforme du système éducatif paraît relancé avec un nouveau ministre mais la loi-cadre adoptée en 2016 n’est pas encore adoptée. Pas plus d’ailleurs que la réforme du code du travail et la loi organique sur le droit de grève, dont un projet a été présenté par les parlementaires de la CGEM au Parlement. Si l’on aborde la régionalisation avancée, l’on est loin du compte encore puisque la loi sur la déconcentration n’avance pas et qu’elle bloque pratiquement l’exercice des nouvelles collectivités territoriales de la plénitude de leurs attributions.

Absence de réformes
A ce tableau, il faut ajouter le retard mis pour la mise en place d’instances et d’institutions prévues par la Constitution. Le CNDH a achevé son mandat depuis deux ans; la HACA aussi; le CCME est en sommeil pour la même raison, le Conseil de la concurrence est en hibernation, de même que l’Instance nationale de probité et de lutte contre la corruption, son président Abdesslam Aboudrar ayant été nommé ambassadeur à Londres en 2016. Quant à la charte des services publics ou à celle de l’investissement, elles sont aux oubliettes.

Morosité générale
Il faut être équitable: le Chef du gouvernement actuel partage ce bilan avec sa trentaine de ministre et avec les six partis –dont le sien– qui forment la majorité. Pourquoi les uns et les autres ne seraient-ils pas des aiguillons pour activer le rythme des réformes et entraîner l’adhésion des citoyens? De fait, chacun gère son statut personnel et partisan sans s’impliquer dans une véritable dynamique. Du côté de l’opposition, c’est contrasté.
Le PAM est empêtré dans cette histoire de «démission» qui n’en finit pas depuis le 6 août 2017 de son secrétaire général, Ilyas El Omari, dont le parti a été sanctionné par les urnes. Vat- il s’en remettre? Personne n’y croit vraiment. En revanche, la formation istiqlalienne, dirigée désormais par Nizar Baraka, n’est pas, elle, en déshérence comme le parti du tracteur. Elle vient de basculer dans l’opposition et elle table sur deux facteurs pour rebondir à terme: le bilan de ce cabinet paraissant bien à la peine un an après sa nomination; et sa force de proposition autour d’une nouvelle offre politique répondant aux besoins et aux attentes des citoyens.

En attendant, la morosité générale se conjugue à l’inquiétude, d’autant plus que la contestation sociale sort du champ institutionnel (Al Hoceima, Jerada,) et qu’elle se prolonge par une nouvelle forme de mobilisation illustrée par l’élan en faveur du boycott de certains produits d’entreprises ciblées. Le risque? Une dérégulation sauvage des formes d’action politique aux conséquences peu maîtrisables… D’ailleurs, le ministre PJD Lahcen Daoudi n’a pas condamné le boycott de Centrale Danone, mardi 8 mai 2018, au Parlement. Il a ainsi attiré l’attention sur le risque de fermeture de cette société étrangère, se défaussant ainsi en évacuant les missions de son département, à savoir le contrôle des prix et le pouvoir d’achat des citoyens. A contre-emploi, non?.

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