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Et le front intérieur?

Mustapha Sehimi

L’observateur politique  ne peut que faire ce  constat: il y a bien un  décalage entre le Maroc  à l’international et celui  en interne. Comme Janus, cette figure  mythologique, voilà deux visages passablement  contrastés. Mais pourquoi?  au dehors, le front est assurément uni.  Sur la cause nationale, bien sûr, et cela  depuis plus de quatre décennies; sur le  redéploiement de la politique étrangère  vers de nouvelles latitudes (Asie, Amérique  latine, CCG) et, de manière encore  plus marquée, sur le continent. Cette  priorisation de l’Afrique a été consacrée  de manière historique, voici une dizaine  de jours seulement, à Addis-Abeba, lors  du 28ème sommet de l’UA, avec l’admission  du Royaume au sein de cette  Afrique institutionnelle. C’est le couronnement  aussi d’un volontarisme royal,  à marche forcée même, fondé sur une  vision nouvelle.

Pas étonnant que cette capitalisation  participe aussi d’un crédit personnel du  roi et de son leadership moral et politique.  Un tel consensus national tellement  mobilisateur peine à se retrouver dans  la vie politique nationale. Cela dit, le  front intérieur présente en même temps  des facteurs d’unité et de division. Ce  qui est acquis, c’est l’adhésion quasi  unanime au socle fondamental des  valeurs communes. Il faut relire la nouvelle  Constitution du 29 juillet 2011 pour  mesurer la nature et la dimension de ce  référentiel commun: un bloc de droits  et de libertés, un projet démocratique  et moderniste, une citoyenneté pleine  et entière et ce dans le cadre des fondamentaux  de l’Islam, de la monarchie  et de l’unité nationale.

Mais alors, pourquoi tant de divisions?  D’abord, dans le corps social, le Maroc  a-t-il préservé le tissu unitaire qui l’a  caractérisé depuis longtemps? Pas  vraiment.  Depuis une quinzaine d’années, des  besoins nouveaux et des attentes  jusqu’alors dormantes se sont manifestés  et leur satisfaction reste insuffisante.  Il y a tant à faire! Et les politiques  publiques, pour significatives qu’elles  puissent être dans certains secteurs,  marquent le pas et ne se distinguent  guère par leur efficience. Et puis, les  partis politiques, malgré leur prolifération  depuis le début des années 2000,  ne paraissent pas tellement à la hauteur  des enjeux et des défis du Maroc de  2017 et de la décennie à venir. Arriventils  ainsi à acter et à mettre en oeuvre un  programme commun pouvant présenter  un caractère probant de faisabilité, de  visibilité et de lisibilité? C’est que les  clivages traditionnels ont perdu de leur  relief et de leur pertinence. Ce n’est plus  projet alternatif contre projet gouvernemental,  ni libéralisme contre socialisme,  ni autre chose d’ailleurs.

Le compromis s’est fait avec le cabinet  dit d’alternance consensuelle de 1998  dirigé alors par Abderrahmane Youssoufi.  Et depuis, avec les trois gouvernements  qui se sont succédé, que  trouve-t-on? Un tronc commun où se  retrouvent les principaux partis autour  duquel ont été ajoutés des infléchissements  (grands travaux, Maroc Vert,  social) inscrits à un modèle de développement  voulu par le Roi dès le début de  son règne.

Même le cabinet du leader islamiste  Abdelilah Benkirane (2012-2016) s’est  inscrit globalement dans cette politique.  Au final, ce Maroc en marche n’échappe  pas pour autant à deux interrogation.  L’une, c’est que la cohésion sociale  se distend pour ce qui est de la politique  domestique: les intérêts catégoriels  et corporatistes sont privilégiés,  activant la règle du “chacun pour soi”;  le citoyen veut se faire entendre et il  manifeste activement dans ce sens; les  réseaux sociaux offrent un cadre inédit  de revendication et de contestation;  et, face à ces phénomènes, les politiques  publiques sont bousculées avec  de fortes interpellations s’apparentant  parfois des procès d’incurie et d’incompétence.  Quant aux partis, ils n’ignorent  sans doute pas cette fragmentation de  la cohésion sociale, mais ils n’apportent  pas des réponses conséquentes et opératoires.  Ce front intérieur-là accuse un  palier dépressif et le risque est que ce  “système” continue à pâtir de cette  insuffisance structurelle…

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