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Essaouira, le temps d’un festival

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Reportage. Chaque année le Festival Gnaoua et des musiques  du Monde attire d’après les organisateurs plusieurs centaines  de milliers de personnes. La ville d’Essaouira ressemble plus  que jamais à une image d’Epinal.

Il est des images d’Epinal  qui résistent à la réalité.  Essaouira tient sans doute de  ces images. L’impression s’en  dégage du moins lorsque  nous approchons la ville.  D’abord le vent. Ce vent qui donne  à la cité son surnom de «ville des  alizés». Il souffle fort ce jour-là.  Les mouettes également. L’oiseau  colonise les remparts de l’ancienne  Mogador. Son cri est un hymne à  la ville. Autant que l’est la musique  des Gnaouas, ces descendants  d’esclaves venus comme l’indique  leur nom de Guinée et devenus les  nouveaux maîtres d’Essaouira – les  «maâlems».

Le Festival Gnaoua et des musiques  du Monde en est cette année 2015  à sa dix-huitième édition. Chaque  année des centaines de milliers de  personnes d’après les organisateurs  assistent à l’événement. Au  programme, d’évidence, musique  gnaouie. Mais également ce que  l’on catalogue dans le milieu de  la musique de «World Music» –la  «musique du monde», comme si la  musique occidentale n’appartenait  pas au monde. Le soir de notre arrivée il y a par exemple les  Ambassadeurs, un groupe du Mali  comprenant Salif Keita, Cheikh  Tidiane Seck et Amadou Bagayoko  d’Amadou et Mariam.
Il fait encore jour lorsque nous  abordons la ville. Des hommes  agitent des clés. Ils ont des maisons  à louer. Mais nous préférons passer  la nuit plus près du centre-ville. Au  pire, si ce n’est au meilleur, c’est  selon, nous devrions dormir dans  la voiture. Nous sommes parés à  cette éventualité. Nous ne risquons  pas de trouver de chambres de  libre aux hôtels. Ces derniers ne  désemplissent pas, raconte-t-on,  les jours de festival.

Importantes représentations
Nous garons la voiture à l’orée de  l’ancienne ville, la «médina». Après  avoir payé au gardien vingt dirhams,  le prix du stationnement de nuit,  nous allons flâner. Nous entrons par  Bab Doukkala, une des plus illustres  portes de la cité. Elle donne sur la  région éponyme. Nous prenons  ensuite à droite. Nous tombons  sur un lieu calme. Nous nous  retrouvons face à Slat Lkahal, une des plus anciennes synagogues de  la ville. Nous sommes au «mellah»,  l’ancien quartier juif. Essaouira a  longtemps abrité une importante  communauté juive. Dix familles  s’étaient installées en 1764 à la  demande de Sidi Mohammed Ben  Abdellah. Le sultan leur avait confié  le soin de développer le commerce.  Les marchandises en provenance de  la ville de Tombouctou, jadis partie  intégrante de l’Empire chérifien, au  Mali désormais, transitaient par le  port de la ville. Encore aujourd’hui  l’on peut constater de visu les  étoiles de David, symbole de la  religion juive présent notamment  sur le drapeau d’Israël, agrémenter  le dessus du palier de certaines  anciennes maisons du mellah.
Nous poursuivons notre chemin  en direction de la place Moulay  Hassan. La place doit accueillir les  plus importantes représentations  de la soirée. Les Ambassadeurs sont en haut de l’affiche. Aziz Sahmaoui,  l’ancien leader de l’Orchestre  national de Barbès (ONB), devrait  clôturer la soirée. En chemin nous  faisons la découverte de l’artisanat de  la ville. Deux produits semblent faire  florès. Le thuya, bois précieux que  les artisans d’Essaouira sont réputés  maîtriser. Il s’agit principalement de  thuya incrusté. Ensuite le tissu, dont  les couleurs, criardes, ne manquent  pas de taper à l’oeil des touristes.

Le temps suspendu
La restauration semble également  connaître un fort engouement. La  dernière fois que l’auteur de ces  lignes s’est rendu à Essaouira date  de 2006. De mémoire il n’y avait pas  autant d’établissements. Il ne s’agit  nullement de gargotes de fortune. Les  établissements proposent un menu  du jour, souvent hors de portée des  bourses locales. Les autres doivent se  rabattre sur «moul l’mehlaba».
Nous constatons que contrairement  à une idée bien ancrée il n’y pas  uniquement que des jeunes. Les  familles sont également venues  nombreuses. Nous en croisons  plusieurs centaines. Le festival  semble au fil des ans entrer dans  les moeurs. Mais d’après Hassan,  un marchand de fruits et légumes  à qui nous achetons des pommes,  les jeunes restent les plus nombreux.  «Ils viennent avec leurs problèmes»,  se plaint-il.
Nous faisons un détour par la Skala.  La Skala est un des endroits les plus  animés d’Essaouira. Il s’agit d’une  esplanade protégée de la mer par un  long parapet. Le mur a longtemps  repoussé, raconte-t-on, les assauts  étrangers. Les canons sont toujours  en place, pointés vers l’océan. Nous  nous asseyons pour profiter d’un  concert gnaoui improvisé par des  jeunes. Ils jouent des airs qui doivent  dater d’au moins trois siècles. Ils semblent comme possédés. La scène  rappelle le film «Transes» d’Ahmed  El Maânouni, où à un moment  des Gnaouas entrent justement  en transe. Un instant l’on croit le  temps suspendu. Plus rien n’obéit  aux lois de la physique. Il n’y a que  le bruissement des vagues pour nous  rappeler à la réalité.

En quête d’illumination
Nous arrivons place Moulay El  Hassan. Le lieu est bondé. Çà et  là des drapeaux du Wydad de  Casablanca. Les supporters du  club, qui vient de remporter le  championnat national de football  dans la ville d’Agadir, à deux heures  et demi de route, en ont profité  pour assister au festival. «Maâlem»  Hassan Boussou a pris place sur  scène. Ses musiciens font le «show».  Ils multiplient les acrobaties sous les  applaudissements des spectateurs.  Les cafés sont pleins à ras bord.  Nous prenons place après une  longue attente. Nous entamons la  discussion avec le serveur. D’après  ce dernier, à qui nous avons oublié  de demander le nom, le festival  est une bonne chose. Il attire de  nombreux touristes. Mais ce sont  d’après lui surtout des routards en  quête d’illumination à frais réduits  qui débarquent le plus en masse.  «Mais c’est toujours ça de pris»,  conclut-il en nous servant du thé.
La soirée se conclut sur les notes  d’Aziz Sahmaoui. Naturellement  nous n’avons pas trouvé de chambre.  En avons-nous vraiment cherché?  Nous avions pensé à dormir à la  plage, à la belle étoile, mais c’était  sans compter sur la marée qui,  nous le remarquons, est sur le point  de déborder sur la chaussée. Le  tableau n’en demeure pas moins  idyllique. Le son des crotales nous  emporte. A l’abri des araucarias,  entre deux pincements de guembri,  l’instrument à cordes des Gnaouas,  Essaouira ressemble plus que jamais  à une image d’Epinal.

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