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El Othmani, la double casquette

Chef du gouvernement et nouveau secrétaire général du PJD

Un PJD divisé, un Chef du gouvernement malmené par les siens et astreint à continuer à diriger le gouvernement mais sur des bases politiques étriquées: du pain bénit pour ses alliés et néanmoins concurrents.

C’est fait. Voilà donc Saâd Eddine El Othmani, chef du gouvernement, élu, le dimanche 10 décembre 2017, secrétaire général du PJD à l’issue des travaux du VIIIème congrès de ce parti. Il succède ainsi à Abdelilah Benkirane, qui, lui, avait fait deux mandats depuis 2008 et qui ne pouvait en effectuer un troisième du fait des dispositions de l’article 16 des statuts. C’est une courte majorité qui l’a désigné, soit 1.006 voix contre les 912 de son concurrent, Idriss Azami Idrissi. Cette double casquette du chef de l’Exécutif aura-t-elle des conséquences sur son rôle à la tête de sa formation? Va-telle peser ou non sur le cabinet, sa stabilité ainsi que dans ses rapports avec ses alliés au sein de l’actuelle majorité?

Profondes divergences
Une première lecture ne peut que pousser à soutenir que son élection traduit une certaine logique marquée du sceau de la «normalisation». Tel était d’ailleurs le statut de son prédécesseur, M. Benkirane, et ce durant la législative 2011-2016. C’est aussi, d’une certaine manière, l’esprit des institutions, le Chef du gouvernement étant à tout le moins nommé par le Roi «au sein du parti arrivé en tête» aux résultats des élections de la Chambre des représentants (art.47).

Reste è savoir dans quel état se trouve aujourd’hui la formation islamiste, dirigée désormais par M. El Othmani. L’unité y prévaut-elle, globalement, comme ce fut le cas auparavant? Rien n’est moins sûr tant il est vrai que les facteurs de division paraissent significatifs, probablement durables même. Si le PJD n’était pas monolithique par suite de son parcours historique et politique passablement heurté depuis une quinzaine d’années, il a su cependant transcender cette situation dans la perspective du scrutin du 25 novembre 2011 qui l’a porté au premier rang et, partant, à la direction du gouvernement. Durant son mandat jusqu’à octobre 2016, M. Benkirane tenait ses troupes et arrivait pratiquement à resserrer les rangs, malgré des prises de position diverses et même des incartades des uns et des autres.

Rappelons-le: la logique institutionnelle imposait cela avec ses contraintes de discipline et de solidarité tant au sein des structures internes du parti que dans le cadre des institutions étatiques, notamment le Parlement. Est-ce qu’aujourd’hui, M. El Othmani va se retrouver dans un schéma de même nature? Ce qui s’est passé depuis huit mois ne peut que nourrir de fortes interrogations à cet égard. C’est qu’en effet de profondes divergences se sont polarisées, dès la nomination du cabinet El Othmani, le 5 avril 2017, sur la configuration de la majorité. Benkirane avait refusé, avec obstination d’ailleurs, l’adjonction de l’USFP à celle-ci, estimant au passage qu’une majorité absolue (198 sièges) était déjà assurée par son parti et ses alliés (RNI, MP, UC, PPS). A ses yeux, c’était là une «ligne rouge». El Othmani, lui, passa outre et accepta alors ce que Benkirane avait refusé.

Antagonismes et controverses
Deux positions bien éloignées, irréconciliables même, qui ont porté atteinte à l’unité de la formation islamiste. Deux lignes aussi quant au rapport à ce que certains –pas seulement du côté du PJD– appellent le «tahakkoum». Deux clans enfin qui ont passé des mois à s’entredéchirer, à coups d’amabilités de toutes sortes. La division sortait ainsi du cadre partisan et débordait largement sur la scène publique, les réseaux sociaux n’étant pas les moins activistes à cet égard.

C’était une crise. Celle-ci s’est ensuite cristallisée sur la question d’un éventuel troisième mandat de Benkirane à la tête du PJD. A cette occasion le processus qui a accompagné cette phase a donné lieu à des positions différentes entre la commission des procédures et règlements et le Conseil national extraordinaire. Mais, en même temps, persistaient deux clans décidés à en découdre jusqu’au bout, à la veille même de la tenue de la première journée du congrès, le 9 décembre 2017. Lors de ces assises, les débats ont été crispés, houleux, et n’ont fait que raviver les antagonismes et les controverses. Il a été également question des orientations du PJD pour les années à venir, sans que l’on ait une claire idée de quelque chose de bien nouveau par rapport à la rhétorique convenue.

El Othmani a gagné sans doute, mais sa position s’est-elle pour autant confortée au sein de son parti? La division est en effet bien campée aujourd’hui. Proche de Benkirane, Azami Idrissi a repris le flambeau de ce dernier et compte bien le porter haut dans les mois et les années à venir. Il est désormais le «numéro deux»; il est par ailleurs à la tête de la municipalité de Fès ainsi que de l’important groupe parlementaire du PJD à la Chambre des représentants, fort de 125 sièges. Il a enfin fortement amélioré sa légitimité en se faisant élire à la présidence du Conseil national par 72% des suffrages. Dans tous les cas de figure, il faudra compter avec lui, même si El Othmani et les siens ont veillé à verrouiller la nouvelle composition du secrétariat général en écartant les proches d’Azami Idrissi… et de Benkirane.

El Othmani s’est déclaré le secrétaire général de tous les militants et pas d’un clan. Il aura en tout cas beaucoup à faire pour y arriver à terme. Son parti est divisé, son groupe parlementaire aussi, sans oublier les élus, les membres et les sympathisants. Il pâtit aussi du différentiel avec l’équation personnelle de Benkirane, sa popularité et son charisme. Enfin, aux yeux des siens et même au-delà, il a tenu tête, dignement, au «tahakkoum» en refusant de se rallier à un format majoritaire prescrit.

Convulsions intestines
Au regard de son statut maintenant de chef de l’Exécutif, qu’en est-il? Ses alliés n’ont rien perdu de ce processus laborieux et conflictuel qui l’a porté à la tête de son parti. Ils mesurent sans doute que son leadership institutionnel lié à son statut de Chef du gouvernement est bien limité, que son parti traverse des convulsions intestines qui n’ont pas été surmontées et qui risquent de perdurer; et que sa latitude d’action et de décision vont en subir les conséquences.

La pente naturelle qu’ils auront une propension à emprunter ne pourra qu’encadrer davantage son action et son rôle. Un PJD divisé, un Chef du gouvernement malmené par les siens et astreint à continuer à diriger le gouvernement mais sur des bases politiques étriquées: du pain bénit pour ses alliés et néanmoins concurrents. Ceux-ci, sous la houlette du président du RNI, Aziz Akhannouch, s’activent déjà pour préparer les élections de 2021. Sans Benkirane cette fois, celles-ci leur paraissent imperdables. Mais d’ici là…

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