Édito par Mohamed Selhami

 

Peu de pluie, c’est la pénurie. Trop de pluie, c’est la catastrophe. Pas de pluie du tout, c’est la sécheresse desséchante des sols, assoiffante des hommes et du bétail. Notre position géographique est inscrite dans ces trois paramètres, par la volonté d’un climat méditerranéen capricieux au confluent des masses d’air du nord, de l’ouest et du sud. Nous sommes donc, tour à tour, à la merci de ces cycles atmosphériques.
Depuis deux ans, c’est l’excès de pluviométrie qui a prévalu. Encore plus pour la saison agricole automne-hiver 2009-2010. Nous avons eu plus de précipitations qu’il n’en fallait. Des oueds, habituellement simples affluents et souvent à sec, se sont transformés en flux torrentiels; de simples ruisseaux d’appoint ont soudainement fait le plein; des fleuves, pourtant encadrés par des barrages d’endiguement et de régulation, sont sortis de leur lit. En quelques semaines, qui ont semblé durer des mois, c’est tout le Maroc qui avait les pieds dans l’eau. Béni Mellal est la toute dernière province inondée récemment. Le plateau du Tadla, littéralement immergé est à l’image des zones sinistrées du Pré-Rif, du Rif, du Moyen et de l’Anti-Atlas. Le Gharb que l’on croyait à l’abri, par des ouvrages de cantonnement, a été complètement englouti.
Il en va de même pour le reste des plaines atlantiques jusqu’au Souss, et même au-delà en direction de l’extrême Sud marocain, en passant, à titre d’étapes fortement endommagées, par Errachidia. C’est dire qu’aucune région, aucune surface, aucun espace de vie, n’a été épargné.
Il y a eu forcément mort d’hommes par noyade et par dizaines, des personnes portées disparues, des centaines de familles sans abri, des douars et des bidonvilles ravagés, des routes emportées par les flots, des voies de chemin de fer coupées, des unités industrielles mises à l’arrêt forcé et d’immenses terres agricoles submergées.
On peut en rester là, s’en remettre au ciel par des incantations d’impuissance face aux aléas du climat et à la fatalité de la providence. Ce n’est pas suffisant. Encore fallait-il s’y préparer, dès lors que l’on savait à quoi s’attendre. Contrairement aux années et aux décennies précédentes, on a eu, cette fois-ci, des images.
On a donc vu et entendu la détresse des gens qui ont perdu le peu qu’ils avaient. Des villages suspendus à des flancs de collines ou de montagnes qui ont fui sous leurs pieds. Ils n’avaient plus ni toits de couverture, ni terre d’attache. Un peu comme si la conjuration des éléments et l’ignominie des hommes s’étaient liguées contre eux. On a alors découvert un Maroc que l’on soupçonnait, mais que l’on préférait garder loin des yeux de manière outrageusement tartufienne. Les damnés et autres oubliés de ce Maroc-là se font discrets tant que la nature ne vient pas les rappeler à notre bon souvenir.
Ils sont pourtant bel et bien là, à moins de les empêcher d’exister, par leurs propres moyens. Ce Maroc enclavé, sans eau courante, sans électricité, sans voie d’accès, y compris pour les touristes en mal d’exotisme anti-daté. Le plus sidérant, c’est que l’on s’étonne que le Maroc soit mal classé selon l’Indice de développement humain, malgré tous les efforts consentis. Or, ce Maroc de la réalité réelle pourrait nous sauter à la figure, intempéries ou pas intempéries. Alors, attention!