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LE DUR CHOIX DE L’INDÉPENDANCE

Wissam El Bouzdaini

L’air de rien, Maroc Hebdo fête ce mois de novembre ses 27 ans. Le 25 novembre 1991 -c’était un lundi-, notre journal sortait son premier numéro. Je ne suis pas assez âgé pour m’en souvenir -j’avais à peine deux ans-, mais j’imagine qu’à l’époque ce fut un événement. Il faut se rappeler le contexte: il n’y a alors pas vraiment de médias indépendants, et pas non plus de liberté de parole tout court. Lancer alors un canard et faire du journalisme libre? En fondant Maroc Hebdo, Mohamed Selhami devait bien être fou. Ou bien poussé par le régime lui-même.

Depuis toujours j’ai en effet entendu toute sorte de récits -parfois assez improbables quand j’y repense- disant en gros que c’est Driss Basri lui-même, le tout-puissant vizir de Hassan II, qui aurait financé Maroc Hebdo pour donner l’impression à l’extérieur que le Maroc n’était pas une prison à ciel ouvert. M. Selhami, lui, n’aurait été qu’un prête-nom. Mais si on se replace là encore dans l’esprit du temps, on peut comprendre que de tels bruits aient pu courir. La vérité est pourtant aussi banale que cela, et je crois que je peux l’écrire avec certitude pour avoir aussi bien discuté d’assez souventes fois avec le principal intéressé lui-même qu’avec des témoins de l’époque. En réalité, Maroc Hebdo aurait même pu aussitôt mettre la clé sous le paillasson si ce n’était la ténacité de ses équipes successives, à leur tête M. Selhami. «Un journal, c’est un marathon, pas un sprint,» me dira-t-il souvent en se rappelant les premières années du journal et en voyant certaines jeunes pousses s’écraser -il le regrettait- en chemin parce qu’elles avaient voulu aller plus vite que la musique.

Les temps deviennent cependant durs, et je pense que M. Selhami est le premier à le reconnaître. Pas forcément parce que Maroc Hebdo ne saurait pas faire, mais la tendance est mondiale. Je vous vois venir: le papier est de toute façon mort, et il faudrait qu’on pense peut-être comme beaucoup d’autres journaux avant nous (Newsweek, pour ne citer que le plus prestigieux) à nous reconvertir entièrement dans l’électronique. Mais est-ce vraiment une affaire de médium? Ce que je vois personnellement, c’est non une dichotomie entre papier et électronique, qui n’est de toute façon pas pertinente du moment que cela reste de l’écrit, mais entre indépendance et anéantissement dans un groupe plus grand.

Car ceux qui finalement arrivent encore à s’en sortir sont ceux qui sont financés par quelque puissant tycoon, même quand celui-ci ne croit aucunement à l’avenir du journalisme comme c’est le cas du patron d’Amazon, Jeff Bezos, à la tête du Washington Post, parce qu’il en tire une influence politique ou la célébrité, ou ce qu’on appelle dans la langue de Shakespeare un «amenity potential». Nous avons fait le choix de l’indépendance, et si nous avons pu tenir depuis 26 ans, c’est grâce à vous. Vingt-six merci

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