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Le discours de la vérité

Commémorant l’accession au trône des rois du Maroc, les discours du trône sont l’occasion de dresser le bilan annuel de l’année écoulée du règne et sont à ce titre fort attendus. Celui de cette année 2017 l’était sans doute un peu plus en raison du mouvement de contestation populaire que connaît la province d’Al Hoceima depuis la mort accidentelle en octobre 2016 d’un poissonnier broyé par la benne tasseuse d’un camion de ramassage d’ordure.

Qu’allait dire le roi Mohammed VI à ce sujet? Allait-il d’ailleurs l’aborder? Ce dont on était sûr est qu’il souhaitait « apaiser la situation », comme l’avait révélé le président français Emmanuel Macron, à qui il s’était confié lors de la visite qu’avait effectuée ce dernier au Maroc mi-juin 2017. Et il avait d’ailleurs pris sur lui quelques jours plus tard de sermonner, lors d’un conseil des ministres qu’il avait présidé dans la ville de Casablanca, le gouvernement de Saâd Dine El Otmani pour ne pas avoir suffisamment fait pour répondre aux aspirations des populations, notamment en mettant en oeuvre, dans les temps, le programme de développement spatial de la susmentionnée province qu’il avait lancé en 2015.

Il commandait aussi, dans la foulée, un rapport au ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, et celui des Finances, Mohamed Boussaïd. Et, pour en revenir au sujet du discours, prononcé le samedi 29 juillet 2017 soit pour la première fois la veille de la fête du trône, il faut dire que Mohammed VI a, comme on pouvait s’y attendre, pris le taureau par les cornes. Dans son style marqué, de ses propres mots, par le « réalisme » et la « propension à dire la vérité », il a ainsi non seulement explicitement fait mention d’Al Hoceima, dont plusieurs activistes à l’instar de la musicienne Silya avaient au passage été quelques heures plus tôt bénéficié d’une grâce royale, mais a carrément désigné les responsables en cause: l’administration publique, sa faible gouvernance et sa faible productivité.

Un état de fait que, insiste Mohammed VI, connaît toutes les provinces et régions du Maroc. « Les fonctionnaires publics, pour la plupart d’entre eux, manquent de compétences et d’ambition et n’ont pas toujours des motivations liées au sens des responsabilités, liées à leur mission, » explique-t-il. Et d’être encore plus direct: « Certains d’entre eux pratiquent l’absentéisme, se satisfaisant d’un traitement mensuel sûr, pour modique qu’il est, ne manifestant aucune ardeur au travail et ne nourrissant aucune ambition professionnelle. » Cette critique a, au passage, déjà été formulée par Mohammed VI lors du discours qu’il avait prononcé au parlement en octobre 2016. Et nul doute que la contestation d’Al Hoceima l’a conforté dans sa lecture.

Les partis politiques, et plus précisément « les responsables », n’échappent également pas à la critique. Mohammed VI fait bien sûr la part des choses et fait les louanges « de nombre d’entre eux [qui] sont, au contraire, des personnes honorables, connues et reconnues pour leur patriotisme sincère, leur intégrité, leur impartialité et leur engagement au service de l’intérêt général ».

Ce n’est toutefois pas le cas de tout le monde, ajoute néanmoins le Roi. « N’ont-ils pas honte, ces responsables qui n’accomplissent pas leur devoir alors qu’ils ont prêté serment devant Dieu, la Patrie et le Roi ? », fustige-t-il. Pis, poursuit le Souverain, « parmi les responsables qui ont échoué dans leur mission, il y en a certains qui pensent mériter une promotion! ». « Ici, je mets l’accent sur la nécessité d’une application stricte des dispositions de l’alinéa 2 de l’article premier de la Constitution, alinéa qui établit une corrélation entre responsabilité et reddition des comptes, » balaie-t-il. Mohammed VI, qui souligne que pour lui, il n’y a de différence ni entre petits et grands projets, ni entre « puits » et « barrages », a par ailleurs mis l’accent sur la nécessité que les citoyens reçoivent, « dans des délais raisonnables », des réponses « convaincantes » à leurs interrogations et à leurs plaintes.

Si les responsables s’en sentent incapables, inutile de dire qu’on en a été empêché ou de se cacher derrière le Palais royal: qu’ils prennent tout simplement la porte. Mohammed VI se dit, à cet égard, prêt à prendre les dispositions qui lui échoient au titre de la Constitution, laquelle lui commande de garantir la sécurité et la stabilité du pays, de sauvegarder les intérêts des gens, leurs droits et leurs libertés. « Assez! Ayez crainte de Dieu pour ce qui touche à votre patrie… », a-t-il martelé.

S’agissant, enfin, particulièrement d’Al Hoceima, Mohammed VI a balayé la thèse d’une approche sécuritaire prévalant dans la province, qu’il considère comme “caduque”. Pour lui, la force publique s’est retrouvée malgré elle face aux manifestants, après que les partis politiques et leurs représentants, poussés d’après le Souverain par des calculs politiques ou personnels, aient manqué à leur devoir. “Il ne m’était pas venu à l’esprit que la lutte partisane et les règlements de comptes auraient pu, à ce point, léser les intérêts des citoyens,” a-t-il regretté. De ce fait, a-t-il affirmé, “les forces publiques (…) ont assumé leur responsabilité avec courage, patience, retenue et ont fait preuve d’un grand respect de la loi.” “Elles ont ainsi préservé la sécurité et la stabilité”, a-t-il ajouté.

Le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), dont un rapport fuité dans la presse avait accusé les éléments de la direction générale de la surveillance du territoire (DGSN) d’avoir torturé les activistes d’Al Hoceima, se trouve ainsi démenti par le chef de l’État en personne. Comme cela a été de nombreuses fois le cas depuis son accession au trône, Mohammed VI a là encore prononcé un discours à la tonalité forte et qui devrait sans nul doute être fondateur, en ce qu’il met les points sur les i et pose des solutions concrètes ainsi que la méthodologie de travail qui l’accompagne et doit l’accompagner de la part des responsables politiques à différents niveaux. Si l’on considère la chose d’un point de vue patriote, le Maroc ne peut qu’en sortir gagnant.

Par Wissam El Bouzdaini

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