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Des fantômes et des escrocs

Abdellatif Mansour

Abdellatif Mansour

Les malversations, les détournements  et la dilapidation  de l’argent public  ne sont plus accrocheurs.  Pas plus que la lutte  contre ces pratiques n’a encore une  quelque crédibilité. Le bon peuple,  complètement blasé, n’y croit plus.  Il y croira encore moins, après avoir  pris connaissance de ce qui suit. On  a pris l’habitude d’entendre parler  de fonctionnaires fantômes, au point  qu’ils sont devenus presque visibles.  De toutes les administrations  publiques, le ministère de l’Éducation  nationale (MEN) en a eu le plus  fort contingent.

On est même parvenu à les surprendre  au fil des fiches de paie  qu’ils consomment avec assiduité. Ils  ont été recensés sans qu’ils se soient  matérialisés. Une prouesse pour des  chasseurs de fantômes.  Tout récemment, on a été plus loin  dans cet univers extra-sensoriel.  Le procureur général du Roi près le  tribunal d’appel de Rabat a transmis  à la Brigade nationale de la police  judiciaire (BNPJ) deux dossiers qui  nous emmènent en balade fantastique  dans ce monde parallèle. Dans  le premier, il n’est plus seulement  question d’individus fantômes qui  peuplent le MEN, mais d’établissements  scolaires fantômes. Vous ne  rêvez pas, c’est la vérité vraie. Des  dépenses ont été engagées pour  construire des écoles publiques qui  ne sont jamais sorties de terre. La  découverte est signée “l’inspection  générale de l’Éducation nationale”.

Parlons-en, de ce service central. Il y  a bien une carte scolaire qui couvre  tout le territoire national. Les bâtiments  qui y figurent doivent bien avoir  une existence matérielle; ainsi que le  personnel administratif et pédagogique  qui y est affecté.

À moins que tout ceci ne soit totalement  virtuel, comme c’est la règle par  les temps qui courent. Auquel cas, les  préposés centraux de ce genre mammouth  n’auraient de contact avec la  réalité des choses et de leur champ de  responsabilité qu’a travers des images  de synthèse. Apparemment, cela suffit  à leur bonheur et à leur confort. L’histoire  ne dit pas si les élèves sont, eux  aussi, virtuels. Par contre, une chose  est sûre, les budgets dégagés sont bel et bien réels. Reste à savoir dans les  poches de qui.

C’est ce que la justice tente de savoir  sur ce dossier, comme sur un autre,  tout aussi malodorant. Car voilà que  des soupçons argumentés pèsent sur  ce même secteur déjà fortement atteint  de sclérose. L’Éducation nationale  est ce grand corps malade qui n’avait  vraiment pas besoin de deux scandales  de plus. L’argent qui devait servir à sa  guérison rapide, par une médication  miracle, sous le nom de “plan d’urgence”,  aurait fait l’objet de manipulation  lourdement suspectes, entre 2009  et 2012.

Un réseau aurait manoeuvré  en toute impunité pour faire  main-basse sur les 50 milliards  de centimes affectés au financement  de ce plan. Une ponction  supplémentaire sur les dépenses  d’un secteur déjà suffisamment  budgétivore. Entre autres manigances  frauduleuses, du matériel  didactique d’occasion, commandé  à des fournisseurs des pays du  Golfe et d’Afrique, réceptionné et  facturé en tant qu’articles flambant  neufs, après avoir été toilettés et  maquillés.

Rangé dans les débarras des académies  et des délégations régionales  et locales, ce matériel, assurément  dépassé ou défectueux, n’a jamais  été utilisé.
Le pot-aux-roses a été découvert  grâce à des écoutes téléphoniques  répétitives, une vingtaine au total,  où sont enregistrés les échanges  triangulaires entre des responsables  centraux du ministère ou  membres du Conseil supérieur  de l’enseignement, des directeurs  d’académies et des dirigeants des  sociétés incriminées (SDMIT et  MATSIND). Que du beau monde.  L’unique sujet de cette palabre  hautement lucrative concerne, évidemment,  les méthodes et astuces  dilatoires à utiliser pour mener à  terme des marchés où les dés sont  consciencieusement pipés.

La morale de l’histoire tombe  sous le sens. La réforme des  programmes scolaires et les débats  suscités et passionnés n’auraient  aucun effet sans une condition  préalable: la réforme du MEN et de  ses ramifications territoriales.

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