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Décès de Abdelmalek Monkachi, ancien journaliste à Maroc Hebdo, 69 ans

Abdelmalek, c’était écrit…

Né à Ouazzane, en 1949, Abdelmalek Monkachi, professeur, a été journaliste à L’avant-garde puis à Maghreb Information avant de rejoindre Maroc Hebdo à ses débuts. Il est mort vendredi 22 juin 2018 à Casablanca où il a été enterré le jour même au cimetière Errahma. Témoignage.

J’ai un souvenir dans la tête, celui du jour où il a été décidé entre nous deux de boycotter l’école coranique, le msid, pour forcer ainsi la main à nos parents afin qu’ils nous inscrivent à l’école moderne dite la sekouila. Nous étions âgés de moins de six ans et cet engagement, qui exprimait une aspiration dans l’air du temps de tous les petits citadins du Maroc indépendant, ne me mobilisait pas, personnellement, outre mesure. Car je trouvais le nouveau fkih plutôt sympathique et en tout cas non violent comme le fut pour moi le fkih Kallali, un vrai tyran, qui m’avait infligé une bastonnade dont j’ignore à ce jour les raisons.

Le matin de la mise en oeuvre de notre pacte, conclu la veille à coups de serments, et pendant que je me dirigeais vers le msid, involontairement oublieux des engagements conclus, j’aperçus, sur mon chemin, Abdelmalek en pleurs devançant légèrement son père qui lui reprochait bruyamment un acte d’insoumission à l’autorité parentale et divine. Reprenant mes esprits et cherchant à camoufler ma défaillance involontaire, j’ai contourné la mosquée Moulay Abdallah Chérif avant de rejoindre le msid, qui faisait également office d’un mausolée. J’y suis arrivé la tête basse comme un soldat ayant capitulé avant de livrer bataille. Je ne voulais pas décevoir Abdelmalek, qui exerçait sur moi un ascendant au nom d’une sorte de droit d’aînesse. Abdelmalek était pourtant mon aîné d’à peine neuf mois. J’ai compris plus tard que mon ami et cousin Abdelmalek était plus déterminé que moi à opérer une rupture entre une tradition vermoulue et une modernité de bonne graine. Et, depuis ce jour là, je suis toujours étonné par rapport à ses positions tranchées et récurrentes. Je suis, surtout, constamment frappé qu’il ait pu conserver, jusqu’au dernier souffle, la sincérité de l’enfant qu’il a toujours porté en lui …

Le foisonnement des témoignages qui s’est enclenché une fois la nouvelle de son décès éventée, apaise et donne chaud au coeur. Abdelmalek aurait été heureux en constatant la présence à ses funérailles de certains de ses amis qu’il aimait tant et avec qui il a partagé des valeurs et des combats. La présence de personnalités comme Me Abderrahim Berrada, ce ténor des prétoires et défenseur infatigable des causes justes, souligne l’homme de probité intellectuelle et matérielle qu’il fut.

Il est difficile de faire l’éloge d’une personne qui s’inscrit elle-même aux antipodes des autocélébrations et des apologies. Abdelmalek savait, lui, trouver les bons mots pour exprimer sobrement les événements et les dates qui font une vie. D’où son succès à capter nos attentions. En lui emboîtant le pas, nous risquons de passer à côté. Car l’essence, les joies, les moments privés, les qualités uniques qui illuminent une âme sont inexprimables.

Éloquence du cœur
Il est encore plus difficile de le faire pour un homme comme Abdelmalek Monkachi, qui n’arrêtait pas de réfléchir, en intelligence alerte et avide de libertés, sur tout ce qui a marqué durant plusieurs décennies l’histoire sociale et politique de notre pays.
Abdelmalek Monkachi avait l’éloquence du coeur et le courage de la vérité. Nous autres journalistes devrons lui rendre un hommage confraternel et sincère mais surtout essayer, alors que la réalité de son absence s’impose lentement à notre conscience, de mesurer la signification profonde des principales étapes de pratique journalistique qui furent les siennes. A travers, notamment, le quotidien Maghreb informations au début des années 70 où officiait son frère Boubker et l’hebdomadaire Maroc-Hebdo dès son lancement au début des années 90. Il a compté parmi les premiers collaborateurs de notre doyen Mohamed Selhami. Il fut l’exemple du journaliste pur et incorruptible, pouvant aller au delà des lignes rouges pour tenter de bouleverser l’ordre politique et économique, rendre aux plus humbles leur dignité et à la jeunesse de son pays l’espoir en un Maroc fait de justice et de progrès.

Car c’est bien son attachement à la justice sociale qui traça sa destinée. Cette adhésion à la justice exprimait chez lui un amour infini pour son pays, ses concitoyens,sa femme et ses enfants. Chez Abdelmalek la quête d’amitié et de proximité est communicative. Elle transcende l’espace et le temps et brise les barrières qu’érigent les esprits. En journalisme, notre cher disparu s’était distingué par, outre les contenus incisifs, des titres qui viennent percuter nos consciences et élever nos âmes. Abdelmalek avait développé une relation plus addictive avec l’enseignement qu’avec le journalisme, dans lequel il estimait qu’il ne pouvait y céder un certain nombre de concessions. Mais, en même temps, l’université marocaine lui paraissait décadente et de plus en plus productrice de faux cadres et bras cassés. Il déplorait la fraude qui sévit dans cette institution en principe pourvoyeuse de la colonne vertébrale d’une nation.

Entre enseignement et journalisme
Il y a plus de trente ans, alors qu’il se trouvait chez moi, à Tétouan, il m’avait révélé une affligeante nouvelle: la fraude ne se limite pas aux sciences sociales et juridiques, elle fait des ravages dans les facultés et autres établissements à base scientifique telles la faculté de médecine et les écoles d’ingénieurs. «Imagine-toi, m’avait-il dit sur un ton humoristique, pour un malaise cardiaque tu te retrouves entre les mains d’un toubib qui, pour décrocher son diplôme, avait fraudé tout le chapitre de cardiologie…».

C’est Abdelmalek qui m’a appris à démystifier mes convictions panarabistes et à me ranger derrière les approches réalistes qui tiennent compte de l’évolution des conditions économico- sociales. Il fut pour moi un modèle de débateur convaincu et souvent convaincant. Jamais des minutes de ma vie ne m’ont paru plus utiles. Mais ce fut surtout pour moi un exemple d’intellectuel qui aimait la classe ouvrière et qui, à aucun moment, n’oublia les plus humbles.

Aujourd’hui juché sur le rocher altier de son héritage où désormais il repose, Abdelmalek nous a montré à quel point la liberté est belle et que le seul chemin à suivre est celui de la modestie et de l’honnêteté intellectuelle et matérielle. On se souviendra de lui un peu comme d’une icône. Sereine, souriante et détachée des choses quotidiennes. Mais Abdelmalek n’aurait pas aimé que l’on fasse de lui un portrait exclusivement optimiste… Abdelmalek, au contraire, aurait insisté pour que l’on partage ses peurs, ses doutes, ses erreurs au même titre que ses victoires. Il n’en doutait pas, l’imperfection est humaine et c’est exactement ce qu’il aurait pu nous dire.

C’était un fils dont le père s’inscrivait dans la modernité sans renoncer au conservatisme dominant, un mari, un père, un ami, un journaliste et un enseignant. C’est pour cela que nous avons pu apprendre tellement de lui et que nous continuons, car de ce qu’il a entrepris me semble continuera à influer encore longtemps. Oui, ce fut un mari qui voua un amour sans pareil à Latefa jusqu’à son dernier souffle. Latefa Belhachemi fut cette épouse engagée elle aussi, souvent dans l’ombre mais dévouée aux mêmes causes que l’homme de sa vie. Au déploiement d’énergie, de persévérance et d’engagement confronté à la vie du couple, il convient d’ajouter que sur ce parcours il a fallu qu’ils affrontent toutes les vicissitudes de la vie dans une société adoratrice du Dieu Argent. Pour ce dernier, le couple Monkachi affichait un mépris total et réussit admirablement l’éducation et les études des enfants. Dans un couple, c’est ce genre de situation qu’il faut vivre ensemble, solidairement, pour tenir le coup et durer.

Je reviendrai, sans doute, explorer la personnalité exceptionnelle de cet homme. Abdelmalek m’a semblé me dispenser une leçon jusqu’au dernier jour de sa vie. Je me rappelle qu’un jour, il m’avait dit sur un ton faussement prémonitoire que personne de nous deux ne va pouvoir enterrer l’autre. Abdelmalek Monkachi savait peut-être que c’était écrit. L’éternel mystère qui voile le «MEKTOUB».

Par Abdallah El Amrani

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