Dépêche
Accueil » Economie » Crise de confiance entre les opérateurs touristiques et les banques

Crise de confiance entre les opérateurs touristiques et les banques

Leila Haddaoui, présidente de l’Association nationale des investisseurs touristiques (ANIT).

Leila Haddaoui, présidente de l’Association nationale des investisseurs touristiques (ANIT).

Le mal du tourisme est  enraciné. Non seulement  la tendance à la baisse se  confirme pour les principaux  indicateurs (arrivées,  taux d’occupation des hôtels…),  mais le secteur n’attire plus ou  presque, aussi bien les investisseurs  étrangers que nationaux. Du coup,  nombre de projets importants  inscrits dans le cadre de la vision  stratégique 2020 ou hérités de la  Vision 2010 sont ou demeurent en  veilleuse. Pour manque de financement,  principalement. Les étrangers  y voient un secteur à risque,  accentué par l’absence notamment  d’une garantie ou d’une caution de  l’Etat. Les locaux, eux, n’ont plus  assez de fonds propres pour satisfaire  l’équation du financement  imposée par les banquiers (60 à  70% de fonds propres) de plus en  plus regardants à cause des chantiers  à l’arrêt et des créances en  souffrance qui représentent 20%  du total des créances chez les  banques.

Voici un état des lieux qui hante  les investisseurs touristiques nationaux,  regroupés au sein de l’ANIT  (Association nationale des investisseurs  touristiques). Et il commence  par tirer la sonnette d’alarme. «La  situation du financement et de  l’investissement dans le secteur  touristique est complexe et critique.  Il y a un important déficit de confiance chez les banques, dont  le financement ne représente plus  que 2,4% de l’ensemble des crédits  bancaires alors qu’il était de 3,3%  en 2009. Les ¾ des investisseurs  nationaux, détenant près de 70%  de la capacité hôtelière, comptent  soit se désengager, soit arrêter leurs  plans de développement dans les  5 prochaines années». C’est en  ces termes alarmants que Leila  Haddaoui, présidente de l’ANIT, a  ouvert le bal d’un séminaire-débat  sur les freins au financement dans  un secteur clé contribuant à près  de 9% du PIB, tenu sous le thème  “Financement touristique: freins et  leviers de relance”, mardi 16 juin  2015 à la CGEM.

Frilosité ou rentabilité?
Quatre points résument l’état  des lieux actuel: une vision qui  n’atteint pas encore ses objectifs,  notamment en termes de capacité  litière additionnelle et en termes  d’investissements, des investisseurs  étrangers très peu attirés par le  royaume, des investisseurs locaux  en perte de vitesse et des banques  réticentes et trop prudentes.

Deux études commanditées par  l’ANIT sont venues l’étayer. Il en  ressort que malgré les ambitions  des visions 2020 et 2010 du secteur,  les mesures incitatives et les  instances de gouvernance prévues  n’ont pas été mises en place; la réalisation  des stations du Plan Azur a  pris du retard; et le décalage entre  l’offre et la demande s’est accru.  Pour Dounia Taarji, Directeur Général  de Malya Conseil et ancienne  patronne du CDVM (2001-2010), le  manque de confiance caractérise  la problématique du financement  bancaire. «Les bons projets ne trouvent plus de financement et les  banquiers cherchent des bons projets  solvables», souligne-t-elle.

Les banques sont-elles vraiment frileuses  ou obéissent-elles tout bonnement  à la logique de rentabilité  qui exige une prise de risque rationnelle?  « Les banques marocaines  ne sont pas frileuses. Elles ont pour  mission l’accompagnement de l’économie  nationale. Il se trouve que la  conjoncture économique actuelle  présente moins d’opportunités de  financement que par le passé. Le secteur  du tourisme, qui n’échappe pas  à la morosité qui caractérise l’économie,  est plus en phase de restructuration  dans le système bancaire qu’en  phase de développement. Pour aider  ce secteur stratégique et accélérer  son redressement, il faudrait une  implication des pouvoirs publics et  un accompagnement de l’Etat pour  garantir les financements et les  investissements de ce secteur, qui  pèse 9% du PIB et 500.000 emplois  directs», explique Younès Benboujida,  directeur général adjoint de  la Société Générale Maroc, Pôle  Banque de financement et d’investissement.  L’enquête menée par Malya  Conseil auprès de 20 opérateurs, banquiers  et responsables de la banque  centrale, a confirmé qu’il y a eu des  lacunes dans le pilotage des projets  du Plan Azur (Vision 2010) qui se sont  traduites par des créances en souffrance  et que, concernant la vision  2020, il y a eu un décalage entre les  orientations et les réalisations. En  effet, à ce jour, le rééquilibrage entre  le culturel et le balnéaire, escompté  par les deux visions, n’a pas été réalisé.  L’investissement continue de se  focaliser sur le culturel, négligeant  le balnéaire.

En sus de cela, les fonds d’investissements créés ont réussi à mobiliser  4,7 milliards de dirhams, loin des  15 milliards d’investissements programmés  par an. Il a fallu compter  sur des fonds propres nationaux  pour redresser peu ou prou la situation  des stations balnéaires du Plan  Azur (Saïdia, Lixus et Taghazout…).  Ce qui n’était pas suffisant compte  tenu d’une mauvaise estimation  du coût des projets.

Manque de professionnalisme

Fouad Chraibi, vice-président général de l’ANIT, et Said Mouhid, président de l’Observatoire marocain du Tourisme.

Fouad Chraibi, vice-président général de l’ANIT, et Said Mouhid, président de l’Observatoire marocain du Tourisme.

Ce qui se passe au Maroc a été vécu  dans d’autres pays, à quelques différences  près. En Turquie, en Suisse  ou en Afrique du Sud, l’Etat a mis  en place une stratégie publique  avec des institutions de financement  dédiées au secteur, des outils  de financement et des incitations  fiscales attrayants. La formule a été  une réussite et les organisations  multilatérales (bailleurs de fonds)  ont investi dans le secteur. «La SFI  soutient 260 projets dans 89 pays,  mais pas au Maroc. Beaucoup d’organisations  multilatérales ne sont  pas présentes au Maroc», déplore  Dounia Taarji. Pourquoi ces organisations  fuient-elles le Maroc?  «C’est un peu une tendance générale  dans la région MENA. Mais  le cas du Maroc est particulier. Il  n’y a pas d’indicateurs fiables et  en plus aucune visibilité sur l’offre  future. Les investisseurs étrangers y  voient un risque élevé. Il faut donc  augmenter l’attractivité de la destination  Maroc en créant des champions  nationaux, un cadre législatif  fiscal incitatif et des mesures  à même d’améliorer la visibilité  pour le secteur», conclut Imane  Kabbaj, DG adjoint de CB Richard  Ellis Maroc, spécialiste du conseil  en immobilier d’entreprises.

Si les ingrédients de la crise dans  le secteur du tourisme sont tous  réunis, ceux de la sortie de crise  restent à définir. Et tant que les  erreurs du passé n’ont pas permis  de tirer des enseignements, aucun  établissement financier ni bailleur  de fonds international ne s’aventurerait  à placer son argent dans  un secteur qui cumule des visions  sans visibilité.

NEWSLETTER MAROC HEBDO.

Entrez votre adresse e-mail

S'abonner à  la Newsletter !