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Contestations sociales et instrumentalisation

Mustapha Sehimi

Le ministre de l’Intérieur s’explique sur les manifestations de Jerada, Zagora…

Des associations investissent les multiples secteurs des revendications sociales, nourrissent et activent même les manifestations, offrent ainsi une sorte de «boîte à outils» aux manifestants.

Y voit-on plus clair dans les contestations sociales qui secouent le Maroc depuis plus d’un an, à Al Hoceima, Jerada, Zagora, Errachidia et ailleurs? En tout cas pour la petite ville minière de l’Oriental, une clé a été donnée, lundi 2 avril 2018, par le ministre de l’Intéreur, Abdelouafi Laftit, devant les députés de la commission de l’Intérieur de la Chambre des représentants. A ses yeux, les manifestations qui s’y déroulent pratiquement depuis décembre dernier ont des instigateurs. Il a ainsi fait référence à trois associations –l’AMDH, le parti Annahj Addimocrati et Al Adl Wal Ihsane– lesquelles seraient derrière cette situation. Il s’en est expliqué en termes précis et incrimants: ces «parties (sont) désireuses d’aggraver la crise pour tenir des propos irresponsables, exploités par une certaine presse étrangères hostile aux intérêts du Maroc». Pas moins!

La charge est lourde et elle ne peut que nourrir le débat, ou plutôt la controverse et la polémique. L’AMDH, par la voie de son président, Ahmed El Haïj, a rejeté ce qu’elle considère comme des «allégations qui ne se basent sur aucune réalité des faits». Elle met en cause l’échec et l’incapacité de l’État à faire face à la situation actuelle et à accompagner les mouvements sociaux et économiques qui portant des revendications légitimes.

Même écho du côté de l’association islamiste Al Adl Wal Ihsane. L’un de ses dirigeants, Hassan Bennajah, va cependant plus loin en précisant que les déclarations du ministre de l’Intérieur participent d’une approche sécuritaire et répressive: légitimer les arrestations, préparer déjà de lourdes peines à l’encontre des détenus du hirak rifain, enfin une anticipation d’une escalade de la répression. Quant au parti d’extrême gauche Annahj Addimocrati, l’un de ses responsables, Mustapha Brahma, insiste sur le «raté» des projets du gouvernement: d’un côté, cet Exécutif reconnaît la légitimité des revendications sociales et économiques mais, d’un autre côté, cellesci ne sont que partiellement satisfaites. Du court terme donc, qui reste éloigné d’un véritable programme régional portant une véritable alternative économique.

Procès d’intention? Rigidité et dogmatisme? A un premier niveau d’analyse, à l’actif du gouvernement, il y a bien des mesures prises qui vont dans le bon sens: 7 projets, une enveloppe de 665 millions de Dh, mise à niveau urbaine et environnementale avec 3 projets de 175 millions de Dh. Mais, à un autre niveau d’analyse, les interrogations ne manquent pas. L’une d’entre elles porte sur la réactivité du gouvernement. Trop tard, comme toujours! Pourquoi en effet, le Chef du gouvernement n’a pas reçu, voici six mois, un groupe de parlementaires de la région qui voulait l’alerter sur la gravité de la situation sociale? Le même grief ne peut-il pas être formulé à propos de tant d’autres dossiers tant nationaux que régionaux? Question de gouvernance, donc, qui va au-delà des postures et des gesticulations -médiatiques ou autres– qui se limitent à une gestion de crise et à un rôle de «pompier».

Une autre interrogation porte sur le rôle des trois associations mises en cause par le ministre de l’Intérieur. C’est le «système» qui, à leurs yeux, doit être profondément réformé, voire mis à bas. Mais pour lui substituer quoi? En tout cas, l’analyse qui prévaut dans leurs rangs est celle non pas de la violence et de l’option révolutionnaire mais celle de l’«entrisme»: pénétrer des segments déclassés, socialement «out», nourris par des sentiments de frustration, d’inégalité et d’injustice, en somme les exclus et les vaincus du «modèle » de développement dont le Roi en personne a dressé le passif et l’échec, voici six mois, devant le Parlement.

Ces associations investissent les multiples secteurs des revendications sociales, nourrissent et activent même les manifestations, offrent ainsi une sorte de «boîte à outils» à des manifestants. Le passage se fait du «social» au «politique»; il est stimulé par des foyers de contestation, des mots d’ordre et des slogans.

Lors du Mouvement du 20 février 2011, l’on avait relevé le recours à toutes ces méthodes et, dans une large mesure, au même bréviaire, sauf à relever qu’il avait une dimension nationale. Aujourd’hui, ce mode processuel s’est régionalisé, localisé même. Le gouvernement en a-t-il tiré les leçons? Une politique sécuritaire est nécessaire, mais suffit-elle? Elle ne doit être que l’un des vecteurs d’une approche holistique, globale, proactive, au lieu d’être à la remorque des évènements.

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