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Les confessions d’un sage

Les mémoires de Abderrahmane Youssoufi, un événement politique

Ceux qui s’attendaient à un déballage sans retenue, sur 60 ans d’exercice politique, en sont pour leurs frais. Le sensationnalisme au passé n’est pas pour Abderrahmane Youssoufi. Il s’en est tenu à des propos plus confirmatifs que révélateurs, qui n’hypothèquent pas le présent et n’insultent pas l’avenir. La raison d’État a prévalu.

Il est rare que les faits d’histoire fassent l’actualité, hors calendrier officiel convenu. Une fois n’est pas coutume, c’est fait. Le jeudi 8 mars 2018, la parution des mémoires de Abderrahmane Youssoufi était à l’honneur. Un événement à caractère national où se mêlent l’historique, le culturel et le politique. Une cérémonie combien justifiée au théâtre Mohammed V de Rabat. La présence de personnalités étrangères marquantes dans leur propre pays, comme dans la région maghrébine ou sur les deux rives occidentales de la Méditerranée, donnait à cette manifestation encore plus de poids. On en retiendra trois, pour les commodités du texte. Felipé Gonzales, l’un des artisans notoires de la transition démocratique en Espagne, au sortir de la longue saga dictatoriale de Franco.

Vécu politique
Lakhdar Ibrahimi, le diplomate algérien qui n’a pas hésité, par une autocritique transfrontalière, à rappeler l’échec de la génération du mouvement de libération, au Maroc comme en Algérie, à concrétiser le projet d’unité maghrébine. Mohamed Faek, une grande figure de la défense des droits de l’Homme en Egypte; un engagement qui lui a valu dix ans de prison sous le régime d’Anouar Sadate.

On a souvent reproché à nos leaders politiques, quelle que soit leur position sur une échelle droite-gauche devenue obsolète, de ne pas sacrifier à la mise sur papier de leur vécu politique, pour une mémoire collective qui en redemande. Des personnalités comme Allal El Fassi, Mohamed Bel Hassan El Ouzzani; Abdallah Ibrahim; Abdelhadi Boutaleb, Abdeslam Jebli; Mehdi Ben Barka, entre autres, ont répondu à l’appel. Mais pas Fquih Basri ou Abderrahim Bouabid, parmi tant d’autres. Un point mérite d’être relevé, M. Youssoufi n’a accepté de se mettre à l’oeuvre qu’après une insistance assidue de M’barek Bouderka, un fervent militant des droits de l’Homme. C’est de l’entretien entre les deux hommes que ces mémoires ont été publiés. Elles se déclinent en trois tomes. C’est dire combien Si Abderrahmane avait de choses à nous dire et combien nous en attendions. Toute une vie dédiée à l’action politique, pour la conduite du pays vers le renouveau et le meilleur, dans des périodes les plus troubles et les plus déterminantes de l’histoire contemporaine du Maroc.

Germes d’affrontement
Dans cet ensemble forcément autobiographique, le premier tome est consacré principalement à l’enfance et à la prime jeunesse de Abderrahmane Youssoufi; les deux autres, à son parcours politique. Le tout nous apprend bien des choses sur la personne et sur toute une époque. Tout ce qui n’a pas été dit ressort, un peu malgré l’auteur, comme pour signifier, par le silence, que tout n’est pas bon à dire. Il est dit précisément que l’on ne guérit jamais de son enfance. C’est le cas.

Ce natif de Tanger vers la fin des années 1920, a dû faire face à deux épreuves marquantes, la mort précoce du père, émigré en Espagne pour raison d’opportunité de travail. Puis celle du frère mortellement atteint de saturnisme des suites du contact permanent avec le plomb comme moyen d’impression de l’époque. Il y a eu également l’arrestation d’un de ses frères par les autorités espagnoles puis sa disparition, à ce jour. Une conjoncture de faits qui ne pouvait qu’avoir une influence certaine sur le devenir du jeune Youssoufi.

Le certificat d’études primaires en poche, Abderrahmane Youssoufi rêvait d’aller à Rabat pour continuer ses études. Il se trouve que les places disponibles à l’internat ont été attribuées aux «fils de notables». Reste Marrakech, seule filière praticable, où il se rend, comme à l’aventure. Rabat, il y reviendra pour le pré-baccalauréat au collège Moulay Youssef. C’est dans cet établissement pilote de l’époque qu’il fait la connaissance de Mehdi Ben Barka, enseignant des mathématiques. Une rencontre tellement influente qu’elle aura valeur de constante tout au long de son parcours politique. Et pourtant, dans les deux autres tomes de ses mémoires, il ne s’étendra pas plus sur les circonstances de sa disparition, que les scenarii élaborés et rendus publics. Beaucoup d’hommes de la génération Youssoufi se sont croisés au collège Moulay Youssef, avant de devenir hauts commis de l’État, tel Mohamed Benhima, pour ne citer que lui. Une pépinière qui gouvernera le Maroc post-colonial.

Sous la plume de M. Bouderka et le récit de M. Youssoufi, les grandes étapes du Maroc indépendant s’égrènent comme des escales obligatoires. M. Youssoufi y était, à chacune d’elles. Il nous les fait visiter avec son marqueur personnel, mais pas solitaire. La scission au sein du parti de l’Istiqlal et les péripéties de la création de l’UNFP, en 1959-1960; ainsi que le renvoi du gouvernement Abdallah Ibrahim, en mai 1960, n’ont fait qu’attiser les germes d’affrontement politique avec le Palais. Les arrestations et les tentatives d’étouffement du droit d’organisation et d’expression, particulièrement à travers la presse de l’UNFP, M. Youssoufi en a fait l’expérience à ses dépens dans le Maroc indépendant. Il fait un arrêt sur image à propos du complot, présumé ou réel, de 1963. Les responsables et militants de l’UNFP ont fait les frais d’une vague d’arrestations à travers le pays. M. Youssoufi est dedans. Les chefs d’accusation retenus contre lui sont terribles. Trafic d’armes en vue de leur utilisation pour renverser le régime.

Décennie de tous les risques
Une activité qui lui colle à la peau, au point que Hassan II en a fait état devant le prince héritier futur Mohammed VI et le prince Moulay Rachid en 1998, lors de la nomination de M. Youssoufi comme chef du gouvernement d’alternance. Dans son entretien avec M. Bouderka, on sent qu’il a été la proie des pires atteintes à l’intégrité physique réservées aux détenus politiques. Il y en aura d’autres dans les années 1970 avec presque les mêmes procédés de jugement et d’incarcération. La décennie de tous les risques. M. Youssoufi était attendu sur la position de l’UNFP à propos des putschs militaires du 10 juillet 1971 et du 12 août 1972. Il a préféré ne pas trop s’y engager, avec le manque d’insistance de Bouderka, qui ne l’a pas questionné sur le sujet. De même qu’il avait à choisir, du haut de sa primature, entre la stigmatisation officielle de ses anciens tortionnaires, aux allures de chasse aux sorcières, et tourner la page. M. Youssoufi a préféré la deuxième option. Il a jugé que retourner le couteau dans la plaie était politiquement improductif.

Élasticité du temps
M. Youssoufi ne s’est pas non plus étalé sur les combats qu’il a dû mener dès son arrivée à la primature, face à des refusards de l’intérieur de l’USFP et des menées sournoises des milieux qui broyaient du noir rien qu’à l’idée d’une alternance politique dans les règles d’une transition démocratique. À l’adresse de ses opposants du parti qui lui demandaient de claquer la porte, il a eu cette riposte devenue célèbre: «la terre de Dieu est vaste», sous entendu rien ne vous empêche d’aller dispenser vos prêches maximalistes sous d’autres enseignes. Comme dans tous les entretiens, il y a forcément des va et vient. Ce n’est pas chronologique au mois ou à l’année près. Une élasticité du temps révolu dont M. Youssoufi ne s’en est pas privé, avec le souci visible de ne pas instrumentaliser le passé pour insulter l’avenir.

A voir la réaction de la presse, qui a largement couvert l’événement, l’impression est celle d’une insatisfaction persistante. Plus il donnait sa version des faits et la pertinence politique de les relater, plus ce n’était jamais suffisant. D’après ce courant, M. Youssoufi est redevable aux prospecteurs de la vérité d’une information qu’il possède, à lui seul, et qui risque d’être perdue pour toujours. Abderrahmane Youssoufi a préféré répondre selon les paramètres des grands commis d’État, à partir d’une observation stricte des impératifs de la raison d’État.

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