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Au cœur du camp d’immigrés subsahariens à Fès

Face à la misère, le rêve de l’Europe

Dans la ville de Fès, l’assassinat par des immigrés camerounais d’un Marocain lors d’un cambriolage dans la nuit des 13-14 mai 2017 attise les tensions envers les immigrés clandestins. Reportage dans le camp d’immigrés près de la gare ferroviaire, le plus grand dans la ville spirituelle.

“Vous voulez visiter le  camp des herraga? Empruntez  ce boulevard, et  tournez à droite. Marchez  une cinquantaine  de mètres, et vous trouverez la porte d’entrée.  Cela vous évitera les ennuis de grimper les  murs”. Par ces mots, Abdelkarim, un petit commerçant,  nous indique le trajet vers le célèbre  camp d’immigrés subsahariens près de la gare  ferroviaire de Fès. Après avoir suivi ses indications  à la lettre, nous sommes arrivés à notre  destination. Devant l’immense porte du camps,  un groupe d’immigrés subsahariens. Assis dos  au mur, se protégeant au passage d’un soleil de  plomb qui domine le ciel en cet après-midi étouffant de chaleur, ils nous aperçoivent de loin et ne  nous quittent pas des yeux. Pas question de franchir  la grande porte du camp sans gagner leur  confiance, ou du moins se présenter. A entendre  le mot journaliste, certains se redressent tout d’un  coup et adoptent un comportement plus méfiant.  «Pas de photo s’il vous plait», nous lance l’un  d’eux. Après une brève tentative pour apaiser  les esprits, ils acceptent de nous répondre et désignent  un porte-parole, Wilson.

Ce jeune homme originaire du Congo est au  Maroc depuis près de trois ans. Âgé de 28 ans,  il porte toujours, comme à l’instar de la majorité  écrasante des immigrés installés dans ce camp,  le rêve de partir en Europe. «J’ai essayé à plusieurs  reprises mais j’échoue à chaque fois».  Cela ne le décourage pas pour autant, car, derrière,  les motivations ne manquent pas. «Je ne  peux pas retourner dans mon pays car je suis ici pour ma famille que j’ai laissée au Congo sans  rien. Ils n’ont rien à manger, et je suis leur seul  espoir», poursuit-il, avec autant d’émotion que  d’optimisme. Il faut dire qu’ici, malgré les conditions  misérables, les locataires de ce camp de  fortune sont animés par une volonté tant bien  mystérieuse qu’inébranlable pour arriver à leur  objectif, à savoir l’eldorado à l’autre rive de la  Méditerranée.

Le rêve européen
Après ce court échange avec Wilson, nous  franchissons la porte pour découvrir de plus  près le camp. Sur un immense terrain vague,  les immigrés trouvent refuge sous des tentes  improvisées, essentiellement faites de plastique  et de bois, et en moindre mesure de carton. Ici,  on compte une centaine de huttes abritant un  nombre variable de migrants allant de 400 à 700.  La présence des femmes et des enfants est assez  faible, étant donné les conditions de vie très  pénibles, et donc insupportables, dans le camp.  Celui-ci ne dispose pas du réseau d’eau potable  ni d’assainissement, ce qui empire la situation.  Les odeurs nauséabondes s’allient à la chaleur  étouffante pour aggraver la situation et rendre la  vie de ses immigrés encore plus compliquée.

A cela s’ajoute le problème des insectes qui  profitent de la végétation environnante pour se  multiplier et envahir le camp. «C’est l’enfer ici. Et  en hiver, nous souffrons du froid glacial de Fès»,  se plaint George, un immigré ghanéen que nous  avons interrogé. Il faut dire que la nature a rarement  été clémente avec lui et ses voisins. Sans  oublier bien évidemment les incendies qui ravagent  leurs habitations. Le plus récent remonte à un mois et demi, la nuit des 29-30 mars 2017,  lorsque les flammes ont détruit deux tentes, faisant  trois blessés. Il s’agissait du deuxième incident  du genre en moins d’un mois.

Situation misérable
Malgré cela, un minimum d’organisation régit la  vie ici. En effet, ce rassemblement est divisé en  clans sur la base de nationalités. On retrouve  ainsi, entre autres, un clan camerounais, malien,  guinéen, ivoirien, pour ne citer qu’eux. D’autant  plus que le camp se caractérise par sa grande  hétérogénéité, avec la présence de plus d’une  quinzaine de nationalités différentes. Quant au  chef de clan, il a plusieurs prérogatives dans la  gestion de son clan, et il est surtout son représentant  face aux autres chefs de clans. D’autres  critères comme la langue parlée (anglophone,  francophone) représentent également, mais  moins que la nationalité, un critère d’organisation  au sein du camp.

Pas loin de l’entrée, la partie malienne nous est  la plus accessible. Le chef de clan, Ibrahima,  30 ans, se contente de nous accorder une sorte  d’autorisation de s’adresser à ses compatriotes,  mais refuse de répondre lui-même à nos questions.  Nous nous tournons donc vers Modibo. «Je  suis arrivé au Maroc en février 2016 et j’ai commencé  à travailler directement après». Mais, face  aux conditions imposées par ses employeurs, le  jeune homme de 26 ans, titulaire d’un diplôme  en mécanique, décide d’arrêter. «J’ai cherché un  autre boulot dans des garages, mais on refuse  de nous embaucher», regrette-t-il. Quoi qu’il en  soit, Modibo, comme presque tous les autres immigrés  ici, n’ont qu’un but dans l’esprit. Récolter  assez d’argent pour pouvoir retenter leur chance  pour partir en Europe. Après leur long périple  qui les emmène de leurs pays d’origine jusqu’au  Maroc, impossible d’échouer devant la dernière  marche. Un périple que Ali Bedjo, 24 ans, installé  au Maroc depuis trois ans, accepte de raconter.  «J’ai fait presque tout le trajet à pieds. Je suis  parti tout seul mais j’ai fait des connaissances  en route, et finalement on est entrés à Oujda en  groupe, après quelques jours passés en Algérie  », nous explique-t-il. Un retour en arrière qui lui  rappelle des événements tristes. «C’était horrible.  Il y en qui décèdent avant d’arriver au Maroc. Il  y beaucoup d’obstacles, et il y en a même certains  qui se font tirer dessus. Les militaires sont  violents, surtout les Algériens», poursuit-il.

Un périple infini
Mais rien ne semble pouvoir arrêter Ali. Dans sa  quête pour l’Europe, il a dû faire le tour du nord  Maroc: Tanger, Nador, Fnideq. Après avoir passé  plusieurs mois à chercher un travail, il parvient  à décrocher un poste dans une société privée  à Rabat. Toutefois, le salaire est extrêmement  faible et il n’a pas pu continuer. «Les employeurs  ne respectent pas leurs engrangements contenus  dans le contrat, du coup j’ai décidé de laisser  tomber le travail, et j’ai recommencé à essayer de  partir en Europe».

Cette intarissable envie a conduit Ali à tenter plusieurs  méthodes. Dans un premier temps, il dépense  toutes ses économies, 1.200 euros, pour  une place dans une embarcation clandestine à  Nador en direction des côtes espagnoles. Une  mésaventure qui se solde par un échec cuisant. Il  décide alors de partir à Fès et de s’installer dans  ce camp. Une attitude assez étonnante alors que  la capitale spirituelle, comparée à d’autres villes  marocaines, ne se retrouve pas près des frontières  de l’Europe. Pourtant, ce camp, ainsi que  deux autres dans la ville de Fès, sont des sites  préférés des immigrés.

«Ma famille à Bamako n’a plus d’argent à m’envoyer  donc il n’est plus question de partir par la  mer, du coup j’essaie de m’infiltrer à Melilla en  outrepassant le grillage qui sépare la ville du  territoire marocain», indique Ali. Quant à son ami  Souleyman, l’important maintenant est de trouver  un moyen de récolter 400 ou 500 dirhams, qui lui  permettront de survivre quelques jours au nord,  près de Nador, afin d’essayer d’accéder à Melilla.  Mais incapable de trouver un travail, il doit se  reposer sur la mendicité et la charité. Alors que  les associations semblent ignorer les locataires  de ce camp, quelques Marocains prennent de  temps à autre l’initiative de leur livrer des aides.  De la nourriture ou de l’argent pour subvenir à  leurs besoins basiques, essentiellement.

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