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Cocaïne. Le Maroc, plaque tournante ?

La police marocaine multiplie les coups contre la mafia de la drogue

Belle «perf» du Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ), dimanche 11 février 2018: saisie au port de Casablanca de 541 kg de cocaïne dans un conteneur de marchandises en provenance de l’Amérique du sud; arrestation du cerveau de réseau, un Brésilien, et de cinq Marocains, saisie de cinq véhicules préparés avec des caches pour le transport et d’importantes sommes d’argent en monnaie locale et en devises. L’enquête a démarré et elle a déjà établi des ramifications transnationales de ce réseau et ses liens avec des cartels en Amérique latine.

Abdelhak Khiame, directeur général du BCIJ, relavant de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), a donné des précisions sur cette opération. C’est une marchandise avec 97% de taux de pureté. C’est une «saisie historique» après les 2,5 tonnes d’opérations précédentes. Autant de cocaïne qui échappe aux «circuits censés les mener chez le consommateur final, marocain ou européen». Cette prise exceptionnelle est due à une source humaine de la DGST qui a permis de tracer le conteneur dont la destination finale était Douala (Cameroun) et le port d’origine brésilien.

Le plus grand secret a entouré cette opération. Ainsi, si pour des raisons de compétence légale, l’assistance de douaniers était requise, ces fonctionnaires n’étaient pas informés jusqu’à la dernière minute de ce dossier. Les tuyaux parvenus au BCIJ provenaient-ils d’une source marocaine ou internationale? Rien n’a été indiqué à cet égard mais le conteneur était cependant signalé depuis le départ. Ce qui accrédite le fait que la coopération a bien joué dans le succès de cette opération.

Explosion des saisies
Ce qui est acquis, c’est qu’une partie de cette drogue était destinée au marché local. Le bilan sécuritaire 2017 de la DGST atteste une explosion des saisies de drogues dures (cocaïne et héroïne) alors que celles de haschisch et de psychotropes ont accusé une baisse. Pour l’année écoulée, pas moins de 97.688 personnes ont été interpellées dans le cadre d’affaires criminelles liées aux trafics de drogue, ce qui correspond pratiquement à 20% des quelque 500.000 arrestations opérées dans le Royaume. La cocaïne se classe en tête des saisies, avec 2,844 tonnes de cette drogue importée d’Amérique latine. Cette hausse tient à l’exceptionnelle saisie de 2,5 tonnes par le BCIJ ainsi qu’à la centaine d’arrestations de «mules» (passagers individuels) en provenance du Brésil, dissimulant dans leurs estomacs des quantités variables de 600 grammes jusqu’à 2 kg. Il ne passe pas, en effet, une semaine sans que ces transporteurs soient interpellés à l’aéroport Mohammed V.

Empire mafieux
Les filières de commercialisation articulant le trafic de drogue bénéficient de structures locales insérées dans des circuits internationaux à l’import –comme pour les drogues dures (cocaïne et héroïne) mais aussi le cannabis. L’une des figures de cette économie a été, voici une vingtaine d’années, un certain Ahmed Bounkoub, alias «Dib», arrêté en 1996, et qui a été l’un des plus grands trafiquants de drogue en Afrique du Nord. Il a été condamné à 10 ans de prison ferme. Il avait une fortune de quelque 400 millions de DH. Un profil de même acabit n’est autre que Mounir Erramach, se faisant appeler … «Mohammed VII», circulant sous escorte, qui avait «acheté la ville de Tétouan» et narguait tout le monde. Une mafia aux multiples enseignes avec d’autres noms tels Cherif Ben Louidane, Badreddine Jabri, Mohamed Tayeb El Ouazzani, alias «El Nene», et tant d’autres. L’année écoulée a aussi été marquée par un beau coup de filet avec l’arrestation à la fin de décembre 2017, en Espagne, du doyen des barons de la drogue, Abdelkader Ben Ali, 72 ans, connu dans le milieu sous le nom «Laca», gérant en famille une sorte de multinationale, un immense empire commercial élargi à des pays d’Afrique de l’Ouest. Il tentait d’introduire pas moins d’une tonne de cocaïne dissimulée dans une cargaison d’ananas importés d’Amérique latine.

Ses biens immeubles de 7 millions d’euros ont été saisis et plusieurs de ses comptes bancaires, d’un montant de 2 millions d’euros bloqués, sans parler de 15 véhicules, de deux pistolets, de différents dispositifs de géolocalisation et d’appareils inhibiteurs de fréquence, lui permettant des communications cryptées. Le trafic de drogue a aussi un aspect social préoccupant. Ainsi, une récente étude du Programme national d’évaluation des acquis (PNEA), en avril 2017, a tiré des conclusions alarmantes de ses effets sur l’environnement socio-éducatif. L’utilisation des psychotropes au sein des établissements scolaires par les jeunes élèves est un phénomène relativement répandu: 13% d’entre eux prennent des drogues. Les lycées ne sont pas en sécurité, notamment dans leurs périmètres; des actes de violence et d’agressivité se multiplient. Par ailleurs, un rapport de l’Observatoire national des drogues et des addictions (ONDA) évalue à un minimum de 800.000 les consommateurs de drogue au Maroc, soit 5% de la population totale.

Blanchiment d’argent
Il précise aussi que 95% de ces usagers de drogue sont consommateurs de cannabis; un lycéen sur 10 a touché à cette drogue; et un lycéen sur trois s’est vu offrir une drogue à proximité de son établissement scolaire, soit du cannabis en premier, soit encore des benzodiazépines détournées de leur usage, de la cocaïne, de l’héroïne, des solvants et diverses colles. L’aspect financier et économique du trafic de drogue est tout aussi problématique. En mars 2017, un rapport du Département d’État américain a conclu que le trafic de drogue a représenté en 2016, 23% du PIB du Maroc, soit l’équivalent de 23 milliards de dollars. Et de préciser que cela correspond à une production totale en 2015-2016 de 700 tonnes métriques. Le même rapport ajoute que le Maroc, premier producteur et exportateur de cannabis au monde, est devenu un pays de transit important de cocaïne provenant de l’Amérique du sud en direction, notamment, de l’Europe. En février 2017, l’administration américaine chargée de la lutte contre la drogue (DEA) a ouvert un bureau à Rabat, son premier bureau régional en Afrique. Mais n’est pas encore réglée la question d’un accord bilatéral d’extradition non finalisé avec le Royaume.

Le département d’État américain s’inquiète de la dimension du blanchiment d’argent au Maroc lié au trafic de drogue et du transit de la cocaïne à destination de l’Europe. Les fonds sont en effet lessivés, pourrait-on dire, avec des transactions immobilières ou encore l’acquisition de produits de luxe, de bijoux ou de véhicules d’un ou plusieurs millions de dirhams. Sont également mises en cause des banques offshore dans la zone franche de Tanger, lesquelles seraient devenues un «véritable trou noir» de la finance marocaine, relève l’administration américaine, citant au passage des rapports de l’Union marocaine du traitement du renseignement financier (UTRF).

Corruption et terrorisme
Le Rapport mondial sur les drogues 2017, publié par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) tire la sonnette d’alarme sur les menaces que font planer la méthamphétamine (NMM) -une drogue de synthèse- et les nouvelles substances psychoactives (NSP); leur fabrication, en hausse, a des liens avec d’autres formes de criminalité organisée, les flux financiers illicites, la corruption et le terrorisme.

Le marché de la drogue se diversifie avec des opioïdes –substances psychotropes de synthèse– en évolution permanente avec notamment des médicaments soumis à prescription qui sont contrefaits à grande échelle. Il se développe aussi avec l’expansion du marché de la cocaïne (plus de 40% entre 2013 et 2016) et une forte augmentation de son usage dans les deux principaux marchés, l’Amérique du Nord et l’Europe. De même, le marché des drogues de synthèse s’étend parce que leur fabrication n’est pas géographiquement restreinte comme c’est le cas pour l’héroïne et la cocaïne, leur processus ne dépend pas de l’extraction de constituants actifs de plantes poussant dans des conditions particulières. Globalement, toutes ces évolutions ont poussé à des changements dans les modèles économiques du trafic de drogue et de la criminalité organisée. Les groupes criminels se diversifient et ont élargi leur champ d’activités. Le trafic de drogue n’est plus l’apanage des organisation hiérarchiques verticales (Mexique, Japon, Colombie, Fédération de Russie, …); des réseaux horizontaux et moins rigides prennent de plus en plus une place notable –30 à 40%, selon Europol pour ce qui des pays de l’Union européenne; les technologies contribuent à la création de marchés de la drogue peu risqués; et 30% environ du produit de la vente de cocaïne alimentent les flux financiers illicites. La corruption favorise les marchés des drogues illicites qui alimentent la corruption, un cercle vicieux. Le commerce des drogues profite aussi à certains groupes d’insurgés et groupes armés non étatiques.

Coordination sécuritaire
Le Maroc se distingue depuis des années par une mobilisation dans la lutte contre le trafic de drogue. C’est une politique volontariste qui a été mise en oeuvre et qui porte de plus en plus ses fruits. Une mission, des ressources humaines, du professionnalisme et des moyens: voilà la feuille de route. Depuis la nomination de Abdellatif Hammouchi – déjà directeur général de la DGST en 2005 – et sa nouvelle responsabilité de patron également de la DGSN en mais 2015, c’est un management efficient qui a été pratiquement mis sur pied. La coordination de l’appareil sécuritaire y a beaucoup gagné; le profil des compétences aussi; enfin, les méthodes de travail ont été totalement revues et corrigées, tranchant avec des pratiques «bureaucratiques» et laxistes même.

Efforts d’éradication
Un processus continu d’assainissement a donné des résultats probants avec des réseaux d’intérêts locaux, des promotions et des sanctions n’épargnant ni des responsables militaires (gendarmerie, Forces auxiliaires,…) ni des «parrains» civils dans l’appareil d’État, l’administration territoriale ou les élus. Washington et l’UE saluent depuis des années l’efficacité de cette politique qui a conduit à réduire de 65% les superficies consacrées à la culture du cannabis et qui a mobilisé 120 millions de dollars pour apporter aide et assistance à une centaine de communes rurales dans le Rif. La coopération internationale donne des résultats satisfaisants appréciés par les partenaires du Maroc. Entraide judiciaire, extradition, renseignement: dans tous ces domaines, la DGST/ DGSN a fait montre d’un professionnalisme et d’une expertise profitant largement aux partenaires voisins et internationaux.

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