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La charte de la majorité, un leurre unitaire

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La rivalité entre ses deux principales composantes, le PJD et le RNI, ne risque-t-elle pas de rendre peu tenable la majorité gouvernementale?

Ironie de l’histoire: Abdelilah Benkirane a permis, malgré lui, à l’actuelle majorité d’afficher son unité et de signer une charte le lundi 19 février 2018, à Rabat. C’est en effet après les déclarations de l’ancien secrétaire général du PJD, le 4 février, lors du VIème congrès de la jeunesse de ce parti, que les six composantes formant le cabinet se sont résolus à signer un texte commun. Dix mois après la nomination de ce gouvernement, n’est-ce pas beaucoup de retard à l’allumage? En bonne logique, un tel accord se fait avant même la finalisation de la composition de l’équipe gouvernementale. Ce fut d’ailleurs le cas du précédent cabinet dirigé par M. Benkirane qui a veillé, le 17 décembre 2011 –une quinzaine de jours avant sa nomination officielle, le 3 janvier 2012– à signer une charte avec ses trois alliés (RNI, MP, PPS). Annoncée depuis des mois, les reports successifs ont tenu à l’état passablement chahuté des rapports au sein de cette nouvelle majorité: impact et conséquences des évènements d’Al Hoceima, blâme collectif adressé par le Roi au cabinet lors du Conseil des ministres du 25 juin 2017, privation de congé pour une dizaine des membres de cet organe, renvoi de quatre d’entre eux le 24 octobre et leur remplacement trois plus tard le 22 janvier 2018.

Quelle lecture est donc faite de la charte de la majorité qui a tant tardé? Saâd Eddine El Othmani la présente comme un accord contractuel et un cadre référentiel non seulement politique mais aussi moral. Il a souligné qu’elle reposait sur cinq axes: l’approche participative, l’efficacité, la transparence dans la gestion, la solidarité et la commune responsabilité, enfin le dialogue avec les partenaires. Rien de bien nouveau, pourrait-on dire, il a aussi insisté sur la nécessité pour les six alliés (PJD, RNI, USFP, MP, UC et PPS) de mobiliser tous leurs moyens et d’adhérer aux projets et chantiers de réforme.

Soutien conditionné
Il s’agit, à ses yeux, d’exécuter avec succès le programme gouvernemental articulé autour de priorités: choix démocratique, État de droit, régionalisation avancée, valeurs de transparence et d’intégrité. Il faut encore y ajouter la bonne gouvernance, l’optimisation et l’efficience du modèle économique, la promotion de l’emploi, le développement durable, la cohésion sociale et régionale et le développement rural. Autant de programmes qui, selon lui, seraient de nature à conduire à des divergences compte tenu de la nature même de l’action politique devant être menée par six partis dont les parcours sont bien distincts.

Mais M. El Othmani ne s’est pas borné à ces seuls aspects qui sont une figure de style conventionnelle. Il a tenu en effet à faire une mise au point en soulignant qu’«il n’y a pas eu de crise gouvernementale» et que la majorité tient à rester cohérente. Et de bien recadrer son propre statut et son périmètre: «Il n’existe pas de gouvernement à deux têtes. Il n’y a qu’un seul chef de l’Exécutif et il a été nommé par le Roi. Si un autre a été désigné par une autre autorité, nous ne l’accepterons pas». Référence est faite à qui? Bien entendu, au président du RNI, Aziz Akhannouch, ministre de l’Agriculture et de la Pêche Maritime, «coach» de trois partis alliés (MP, UC, USFP) et qui s’est affirmé tant lors de négociations avec Abdelilah Benkirane, alors Chef du gouvernement désigné, qu’avec son successeur Saâd Eddine El Othmani, comme un mandataire général de ce bloc.

Dans leurs déclarations respectives qui ont suivi, les chefs de parti signataires ont livré leur appréciation. Pour Aziz Akhannouch, la charte dégage «une vision claire sur la cohésion de la majorité» et son parti soutiendra celle-ci «tant que cela va mener au progrès et au développement du pays». Un soutien conditionné et qui n’est pas un chèque en blanc. Mohaned Laenser, secrétaire général du MP, a salué cet acte mais il a tenu aussi à s’expliquer sur ses déclarations deux jours auparavant sur l’impossibilité de continuer jusqu’à 2021 avec un tel déchirement de la majorité. Au passage, il a pris le contrepied de ce que venait d’arguer M. El Othmani quant à l’absence de crise…

Une charte au forceps
Mohamed Sajid (UC) a exprimé sa satisfaction de même que Driss Lachgar (USFP). Mais ce responsable socialiste est allé plus loin en relevant que le gouvernement avait adopté aussi des mesures sociétales telle la loi sur la répression de la violence faite aux femmes. De quoi s’interroger alors sur le «niet» de son parti à ne pas participer au cabinet Benkirane (2012-2016), incriminé pour son projet de société et ses valeurs conservatrices, voire rétrogrades…

Avec Mohamed Nabil Benabdallah (PPS), c’est une tonalité bien différente que l’on trouve. Son argumentaire est globalement celui qu’il avait présenté deux jours auparavant lors de la réunion du comité central de son parti, le samedi 17 février, devant débattre et adopter les projets de documents du 10ème congrès, prévu les 11, 12 et 13 mai 2018 à Bouznika. Il avait alors appelé à l’assainissement du climat au sein de la majorité –une condition pour que le gouvernement ait la capacité de proposer et de conduire des réformes. Il avait également plaidé pour une nouvelle offre politique constructive pour relancer le processus politique et économique comme l’a recommandé le Roi dans son discours devant le Parlement en octobre 2017. Pour résumer, des débats de fond doivent être menés pour ouvrir de nouveaux chantiers de réformes et donner ainsi «un nouveau souffle démocratique». Gérer l’acquis? Non, promouvoir pratiquement un nouveau programme gouvernemental…

C’est dire que d’ores et déjà, l’interprétation donnée à la charte n’est pas univoque. Celle-ci n’a été actée qu’au forceps. Elle se veut un engagement moral mais est-il si contraignant alors que les mêmes signataires ont eu tant de contorsions et même de volte-faces chez certains d’entre eux? Elle a bien prévu des procédures de coordination: réunion bimestrielle des chefs de partis flanqués d’un autre membre, même agenda pour les présidents des groupes parlementaires, convocation éventuelle à l’initiative d’un parti, et avant chaque session parlementaire ainsi qu’à l’occasion du dépôt du projet de loi de finance. Tout ce calendrier sera-t-il respecté? Certains paramètres ne peuvent en effet que nourrir de fortes interrogations à cet égard. Le premier d’entre eux a trait à la capacité d’arbitrage et de coordination du chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othamni. A-t-il vraiment la main? Les dix mois écoulés depuis sa nomination poussent à une réponse plutôt négative.

Union et cohésion?
Déjà affaibli par son acceptation d’une majorité élargie à l’USFP, il s’est en effet trouvé confronté à des situations difficiles qui ont porté atteinte à sa crédibilité. Les résultats des assises du VIIIème congrès de son parti, les 9 et 10 décembre 2017, l’ont affaibli parce que la formation islamiste est sortie divisée, son concurrent Driss Idrissi Azami remportant 49% des voix et se trouvant de surcroît plébiscité avec 80% des votants pour présider le conseil national. Un autre paramètre risque de plus en plus de mettre à mal l’affichage unitaire que vient de faire la majorité. Ainsi, le PJD et le RNI sont pratiquement prépositionnés –déjà!- dans la perspective des élections législatives prévues normalement en 2021.

Aziz Akhannouch, président du parti de la colombe proclame haut et fort ses ambitions de remporter à cette échéance la victoire et, partant, de se voir confier, avec ses trois proches alliés (MP, UC, USFP), la direction de l’Exécutif. En réplique, le PJD est lui aussi mobilisé pour lui faire pièce et se voir confirmer la première place.

Au total, la rivalité entre ces deux formations ne risque-t-elle pas de générer avant terme des processus centrifuges rendant peu tenable la majorité actuelle? Et la charte dans tout cela? Un leurre? Tant il est vrai que le divorce est et reste profond entre les objectifs des uns et des autres et leurs arrière-pensées…

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