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C’est la fin des haricots

Abdellatif Mansour

Abdellatif Mansour

Les descentes de police ont  pris, ces derniers temps, une  drôle de tournure. Après la  production en cachette des  sacs en plastique que l’on distribue  sous le manteau, pour cause de  prohibition sans appel, voici venu le  tour des féculents que l’on stocke  clandestinement pour les vendre plus  cher.

On savait, de science certaine, que  la contrebande touchait tous les produits  alimentaires, sans exception  aucune. On n’est plus dans les pics  du mois de ramadan qui se suivent et  se ressemblent, avec leur amoncellement  d’aliments défraîchis, même s’il  n’y a pas vraiment de saison pour ce  commerce ininterrompu. Il n’y avait  rien d’étonnant à ce que ce commerce  parallèle transfrontalier au nez  et à la barbe des services de douane  réputés distraits, englobe également  les féculents. Mais pas à coup de  dizaines de tonnes soigneusement  planquées dans des hangars à grande  contenance et à forte plus-value.

Effectivement, il a quelques jours,  la police judiciaire a mis la main sur  un stock de quinze tonnes de lentilles,  de pois chiches, de fèves et  de haricots secs, pas loin de Mélilia,  leur lieu de transit. Une grosse prise,  tout à l’honneur, cette fois-ci, de nos  limiers investigateurs qui semblent  avoir un flair hypersensible pour ce  genre de produits; habitudes alimentaires  obligent. Comme tout stockage  illicite, l’objectif est de raréfier le  produit sur le marché pour donner un coup de fouet aux prix. Une pratique  éculée où le climat capricieux et les  réserves pas assez fournies y sont  pour quelque chose. Ils obligent à traverser  l’Atlantique pour aller chercher  un complément de lentilles sur les  terres refroidies du Canada.

L’étonnant vient du fait que cet aliment  de consommation courante,  carrément au bas de l’échelle du système  alimentaire et qui fait office de  plat de résistance des plus démunis,  devienne objet de contrebande. Un  honneur douteux pour des produits  si longtemps méprisés, au point de  ne pas être présentables à la bourse  des valeurs de l’agro-alimentaire.  Cette valorisation inattendue, accompagnée  d’un renchérissement douloureux,  le panier souffreteux de la  ménagère n’en avait pas besoin. Car  le prix des lentilles et consorts ont  carrément pris l’ascenseur, malgré  l’exonération douanière destinée à  apaiser la valse haussière des étiquettes.  Autrement, les féculents en  général et les lentilles en particulier  n’étaient pas loin de devenir un plat  de luxe, bien mis en évidence sur les  cartes de menus expressément proposés  à une clientèle pas vraiment  habituée.

Désormais, si vous demandez des  lentilles aux épinards dans les restaurants  huppés de la corniche casablancaise,  on ne vous lancera pas un  regard oblique pour quelqu’un qui  s’est trompé d’adresse. Avec ou sans  épinards, les lentilles sont bel et bien  au programme. Il n’y a donc plus à  en rougir, il faut juste payer l’addition,  sans trop penser à la digestion.  Il n’empêche. Nos compatriotes du  pays Jbala doivent pleurer leur bonne  paisara nationale. (Bissara pour les  intrus).

Avec deux ou trois cuillerées franches  d’huile d’olive, une pincée de cumin  et un zeste de piquant, cette mixture  de fèves séchées et écrasées, avant  l’ère de la moulinette, risque de ne  plus être sur toutes les tables. Ce  serait dommage pour une marque  d’identité gastronomique de la région,  qui plus est fournisseuse de calories  et parade réchauffante face aux courants  d’air froid du nord.

Heureusement que les temps ont  changé sur le front des émeutes  populaires pour atteinte au plat de  résistance des pauvres. Autrement,  ou aurait eu des “Chahid bissara” en  triste souvenir des “Chahid koumira”  du 20 juin 1981

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