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Ces Analphabètes qui nous représentent

Abdellatif Mansour

L’analphabétisme dans les conseils communaux et régionaux

Il arrive au ministère de l’Intérieur de pointer des faits sociaux pas très glorifiants. Que des instituts officiels ou des ONG nous renseignent sur ces analphabètes qui nous représentent dans les différentes instances électives, c’est tellement normal que cela n’attire même pas l’attention. Mais quand c’est l’Intérieur qui s’en charge, cela mérite qu’on s’y arrête.

Une manière de dire que cette ancienne mère de toutes les administrations n’est plus le ministère du gourdin et des scrutins électoraux préfabriqués. Avec cette enquête sur l’analphabétisme, c’est la longue pacification de ce département qui continue.
Ils sont 1.739 parmi les 30.663 conseillers communaux que compte le pays. Cela nous fait 5,67% de “communards” qui n’ont jamais mis les pieds dans une école. Dans les conseils régionaux et préfectoraux, la situation n’est pas meilleure. Sur les 678 représentants de la région, à peine 160 ont un niveau d’étude jugé “supérieur”. Les autres 518 se répartissent sur la graduation de l’échelle de scolarité, entre l’école primaire et pas d’école du tout.

Il est vrai que l’analphabétisme a la peau dure. Il n’est pas résorbable en deux exhibitions électorales et trois déclarations de circonstance. C’est plutôt une affaire de générations, à gérer sur la durée.
Ceci dit, c’est là un domaine où les statistiques ne nous ont jamais ratés, même en leur tordant le cou. Nous sommes passés des deux tiers d’analphabètes dans la société, aux années 1960, à un tiers d’illettrés irréductibles, aujourd’hui.

La progression est lente. Dans les coursives des institutions mondiales qui couvrent ces phénomènes, nous sommes, à juste titre, relégués aux derniers rangs. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’analphabétisme apparaisse dans nos structures représentatives de base. L’impact sur la gestion des affaires communales est difficile à occulter.

«Les Arabes, comme disait l’autre, est un phénomène sonore». Soit, mais une fois passé le moment des palabres introductives et souvent interminables, vient le temps de l’écrit. Il n’en demeure pas moins que l’on ne contribue pas à la marche de la région que par le verbe et la parole.
Aussi peu nombreux soient-ils dans les instances délibératives, au niveau local, ces analphabètes d’un autre temps et des temps qui courent peuvent constituer une minorité de blocage. Ils sont là par la volonté du peuple électeur, un bouclier imparable.

L’auteur de cette fausse maxime devrait être poursuivi pour offense outrageuse à une culture étrangère. Car nous sommes cette civilisation du livre et de l’écrit qui ne devrait supporter aucune forme d’analphabétisme parmi les siens. L’instituteur, dispensateur de savoir, est à ce titre considéré comme un prophète, ou presque.
La question qui vient immédiatement à l’esprit est à la fois simple et grave: comment concevoir et mener à bon port une régionalisation avancée, construite autour d’une autonomie élargie, dans le respect de l’unité territoriale et humaine du pays? Dans ce projet tellement vital pour le processus démocratique en cours, des analphabètes dûment élus constituent une fausse note.

Un lestage que la société continue de s’infliger. Ceci dit, les analphabètes ne sont pas des extraterrestres venus d’une autre planète. Ils sont bel et bien le produit historique d’un ordre social qui est le nôtre. Là aussi et plus qu’ailleurs, les responsables ce sont les gouvernants sur plus de 60 ans depuis l’indépendance. Plus gros encore, les enfants de la déperdition scolaire retombent, pour bon nombre d’entre eux, dans l’analphabétisme après avoir déserté l’école.
À défaut de compte à rendre à temps; l’histoire leur demande des comptes, aujourd’hui, par la voix des analphabètes.

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