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Le boycott crée une situation de malaise

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SANS ISSUE

Le mouvement de boycott semble s’inscrire dans la durée, sauf retournement de situation, consistant notamment en la baisse des prix.

Il y a des chiffres qui ne mentent pas. Ce mardi 29 mai 2018 au matin, un certain nombre de médias nationaux révélaient le contenu d’une lettre adressée par Centrale Danone à ses fournisseurs de lait, les informant de sa décision de baisser ses achats auprès d’eux de 30%. Raison invoquée bien sûr, le boycott dont la compagnie fait l’objet depuis le 20 avril 2018; boycott qui vise également les stations-services de la société Afriquia et les bouteilles d’eau de Sidi Ali, produites par le groupe Holmarcom.

«En tant qu’opérateur économique responsable, et depuis le début de la campagne de boycott, la compagnie a veillé à collecter les mêmes quantités de lait et à payer ses partenaires dans les mêmes délais,» explique Centrale Danone, comme pour dire qu’elle a fait tout son possible pour ne pas avoir à baisser ses achats, mais qu’elle y a finalement été poussée, tant sa politique de la main tendue envers les consommateurs, prônée après une gestion du boycott calamiteuse au départ, n’a pas porté ses fruits.

Conséquences dommageables
Le 16 mai 2018, à la veille du mois sacré du Ramadan, où la demande de lait est réputée haussière, son vice-président et directeur des ventes, Abdeljalil Likaimi, avait pris la parole sur différents supports pour appeler à une réconciliation, en annonçant que Centrale Danone proposait le litre de lait à 6 dirhams au lieu de 7, et un pot de yaourt gratuit pour chaque quatre pots achetés. Mais rien n’y a fait.

«C’est une situation nouvelle, au Maroc et dans le monde. Le Maroc est pionnier sur un sujet nouveau qui doit nous faire tous réfléchir. Cela me rend triste parce que la situation a des conséquences dommageables sur l’entreprise et le pays», regrette le directeur général de la compagnie, Didier Lamblin, dans une interview publiée ce 29 mai par le journal électronique Médias24. Moins 30% donc d’approvisionnement en lait de la part de Centrale Danone, c’est logiquement tout au moins équivalent à moins 30% de chiffre d’affaires, même si M. Lamblin n’en dit pour l’instant pas plus, arguant de la présence en bourse de sa compagnie, qui lui commande de suivre des procédures précises pour toute communication. Ce dernier met plutôt l’accent sur l’impact en termes de recrutement, de formation, d’investissements et de donations aux fondations. Outre la réduction des approvisionnements en lait, M. Lamblin a révélé que les contrats d’intérim de moins de six mois avaient été arrêtés. Il a démenti le chiffre de 900 licenciements rapporté par certains médias, tout en confirmant que celui-ci «est significatif». 800 intérimaires seraient concernés par cette mesure. Pour M. Lamblin, les deux décisions de Centrale laitière sont provisoires.

Le fait est qu’il y a loin de la minoration du boycott comme au début, quand Aziz Akhannouch, s’exprimant, le 18 avril 2018, au dernier Salon international de l’agriculture au Maroc (SIAM) dans la ville de Meknès, n’y voyait qu’un «jeu», ou quand son collègue au gouvernement, le ministre de l’Économie et des Finances, Mohamed Boussaïd, membre par ailleurs de son parti du Rassemblement national des indépendants (RNI), traitait les boycotteurs le 24 avril dernier au parlement de «mdawikh» (étourdis, en darija). Si Afriquia et Sidi Ali n’ont pour l’instant pas rendu publique de décision similaire à celle de Centrale Danone de baisser ses approvisionnements, on imagine qu’elles ont été durement impactées. M. Lamblin, dans son interview à Médias24, confesse que «ça nous prendra des années pour récupérer notre position.»

Silence et menace
Le boycott risque même de s’étendre à d’autres produits, comme le poisson, dont beaucoup de Marocains se plaignent de ce qu’ils le considèrent comme cher, sachant que le Maroc est, avec une production annuelle d’environ un million de tonnes, le premier producteur de poisson du monde arabe et d’Afrique. Le gouvernement, qui avait choisi au départ de se murer dans le silence avant de menacer, le 10 mai par la voix de son porte-parole Mustapha El Khalfi, les boycotteurs de poursuites judiciaires -«véhiculer des allégations mensongères est une pratique illégale qui ne relève en aucun cas de la liberté d’expression», dixit le ministre chargé des Relations avec le Parlement et la Société civile- ne peut désormais que suivre le mouvement. «Le boycott est un cri de souffrance d’une partie de la classe moyenne,» a déclaré le chef de l’Exécutif, Saâd Eddine El Othmani, ce samedi 26 mai 2018, lors d’une réunion de la commission nationale de son Parti de la justice et du développement (PJD).

Cri de souffrance
Le leader islamiste avait, déjà, tenté de rattraper la sortie hasardeuse de son gouvernement le 15 mai 2018 au parlement, en affirmant que son cabinet veillait à protéger le consommateur et en appelant à la réconciliation et à tourner la page. Le PJD risque cependant bien de le payer également cash aux prochaines élections législatives, prévues en 2021, puisqu’il est accusé d’avoir privilégié ses intérêts et ceux de ses dirigeants à ceux des citoyens. Ses caciques, qu’on surnomme dans le jargon courant «les faucons», sont régulièrement attaqués par les boycotteurs, parfois même sur la base d’informations incorrectes -les fameuses «fake news»: le ministre du Travail, Mohamed Yatim, s’est vu accuser sur la base de déclarations tronquées de ne plus se considérer comme un simple citoyen, alors qu’il voulait simplement dire qu’il ne pouvait s’exprimer en tant que tel car il était responsable politique.

M. El Khalfi, qui avait lu le communiqué de menace du 10 mai, et le ministre délégué chargé des Affaires générales et de la Gouvernance, Lahcen Daoudi, qui gère directement la question de la régulation des prix, font également partie des dirigeants islamistes les plus accablés. Paradoxalement, le PJD était accusé au départ d’avoir fomenté le boycott, surtout que des trois sociétés visées, deux appartiennent à des personnalités ayant eu maille à partir par le passé avec le parti et surtout son ancien secrétaire général Abdelilah Benkirane, à savoir M. Akhannouch, propriétaire d’Afriquia en plus donc d’être ministre de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts et secrétaire général du RNI, et Miriem Bensaleh-Chaqroun, PDG de Holmarcom et présidente jusqu’à ce 22 mai de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM).

Réalité prosaïque
M. Akhannouch, surtout, avait été publiquement pris à partie le 4 février 2018 dans la ville de Salé, lors d’une réunion de la Jeunesse du PJD (JJD), par l’ancien chef du gouvernement, qui avait accusé le patron du parti de la colombe de mélanger à mauvais escient affaires et politique. M. Benkirane ne le ménagera d’ailleurs pas lorsqu’il sera questionné le 27 avril 2018 par le journal électronique Alyaoum24, en se disant «surpris » par le boycott de Centrale Danone et de Sidi Ali et en confiant, sur le ton faussement naïf qu’on lui connaît, «qu’on peut comprendre la campagne d’une enseigne de carburant, vu les changements constants dans les prix», sans bien sûr citer Afriquia. En vérité, la réalité semble bien plus prosaïque, et s’il est vrai qu’un Benkirane pourrait être à l’origine de la campagne, c’est plutôt, à son corps défendant, Adil Benkirane, le directeur des achats de Centrale laitière. Ce dernier avait accusé, dans une déclaration publiée le 25 avril par le journal électronique Hespress, les boycotteurs de «trahir la nation» en boycottant Centrale Danone, car celle-ci faisait vivre selon lui 450.000 agriculteurs, ce qui ajouté au «mdawikh» de M. Boussaïd semble avoir mis sur ses grands chevaux une partie de l’opinion publique, dont 79,8% suivaient la campagne selon un sondage mené les 28 et 29 avril 2018 par l’agence Averty.

En lui-même, le boycott semble avoir commencé comme une blague sur Facebook, avant de faire tache d’huile sur le média social. Jusqu’alors, les Marocains ne semblaient pas tenir d’animosité particulière envers les sociétés boycottées, comme l’a relevé M. Lamblin. «Nous sommes une victime totalement collatérale de ce boycott. Nous sommes une entreprise présente depuis longtemps au Maroc, cela fait cinq ans que l’on n’a pas augmenté nos prix malgré les difficultés. On a continué à investir de manière soutenue pour mettre à niveau notre outil et avoir les meilleurs standards de qualité et de sécurité», se plaint le DG de Centrale Danone.

Adil Benkirane s’était excusé le 2 mai 2018 sur une vidéo postée sur le web, sans donc cependant contrecarrer le mouvement de boycott. Ce dernier semble, au contraire, s’inscrire dans la durée, sauf retournement de situation, consistant notamment en la baisse des prix.
Seul les carburants pourraient cependant être concernés, comme l’a annoncé M. Daoudi lors de son passage à la chambre des conseillers, ce 29 mai. D’ailleurs, un rapport du parlement sur le prix des carburants, dans le pipe depuis de nombreuses années, a été adopté le 15 mai, non sans faire de vagues, puisqu’il a fait l’objet d’une prise de becs publique entre ses rédacteurs, surtout ceux issus du PJD et du RNI, qui ont semblé réglé leurs comptes à travers lui. L’ancien président du groupe parlementaire de la formation islamiste, Abdellah Bouanou, a notamment révélé aux médias que les compagnies pétrolières avaient, après la libéralisation des prix en décembre 2015, triplé leurs bénéfices, se voyant du coup taxer d’opportunisme politique par les députés du parti de M. Akhannouch.

Opportunisme politique
Pour leur part, Centrale Danone et Sidi Ali insistent que leurs marges restent réduites, de 20 centimes le litre pour la première et 40 centimes le 1,5l pour la seconde. L’opinion publique semble cependant rester sourde à ces arguments. Chaque geste dirigé envers elle semble comme la cabrer davantage. En tout cas, cette campagne de boycott semble avoir fait découvrir aux Marocains leur capacité à faire entendre leur parole en se retenant simplement d’acheter des produits, sans avoir à s’organiser en mouvements sociaux et à provoquer un nouveau printemps démocratique.

Les sociétés visées n’étaient peut-être pas celles qui méritaient le plus d’être visées, mais ainsi en a décidé internet. Les décideurs devront quoi qu’il en soit en prendre de la graine, car la prochaine fois, c’est bien eux qui pourraient être ciblés: ils ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas…

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