BENKIRANE, UN SNIPER

MUSTAPHA SEHIMI

IL FAIT LE PROCÈS DU GOUVERNEMENT


Que veut l’ex-Chef du gouvernement? Et que faire de lui tant il est vrai qu’il continue à occuper une place à part dans la vie politique nationale?

Voilà donc un absent –Abdelilah Benkirane– et un grand absent même qui se rappelle à tout le monde, de temps à autre, marquant ainsi… sa présence. Une présence sourcilleuse, parfois même ombrageuse, dérangeante, donnant du poil à gratter aux siens, dans son parti, mais également ailleurs. Le 17 novembre 2018, il a reçu à son domicile les membres du bureau national de la Fédération marocaine de l’agriculture, affiliée au syndicat UNMT, proche de sa formation, le PJD. Une rencontre de pure forme s’apparentant à un non-événement? Pas le moins du monde. Une vidéo a été diffusée sur les réseaux sociaux et elle n’a pas manqué de faire rebondir cette question qui taraude tout le monde depuis un an et demi: que veut l’ex-Chef du gouvernement? Et que faire de lui tant il est vrai qu’il continue à occuper une place à part dans la vie politique nationale?

Comme pour se couvrir et donner de nouveau des gages de fidélité et d’allégeance au Souverain, il commence par tirer la sonnette d’alarme sur le «danger» lié à la multiplication des adresses des citoyens qui lui sont faites sur les réseaux sociaux. Benkirane montreur de bonne conduite? Censeur même? Une forme de communication s’est en effet installée entre des internautes et le Méchouar; une saisine digitale qui a fait sa place, par-delà le Médiateur, les tribunaux administratifs, les autres juridictions, les élus et autres intermédiaires. Elle donne lieu à des dérapages inacceptables encouragés par l’anonymat des intervenants sur les réseaux sociaux. Il poursuit en rappelant le rôle qu’il a joué lors du Mouvement du 20 février 2011 dans le sens de l’apaisement, de la stabilisation et de la non-participation du PJD à cette contestation. Une manière de dire que le régime lui serait quelque part redevable… Il ajoute encore qu’il est à l’origine dans la Constitution de juillet 2011 de la suppression de la sacralité de la personne du Roi parce que cette qualité est étrangère à «notre patrimoine islamique».

Il continue sur d’autres terrains. Celui de la critique de Driss Jettou, Premier ministre (2002-2007), pour son indécision frileuse quant à la dette et à la réforme du système des retraites. Celui encore de la mise ne cause du président du RNI, Aziz Akhannouch –ministre depuis 2008–, à qui il conseille instamment de se retirer de la politique et de s’occuper de ses affaires… Au nom de quoi une telle «fatwa» attribuant ou non un certificat de légitimité à tel ou tel profil? Pas de quoi rassurer tous ceux qui depuis des années s’inquiètent de l’hégémonisme du PJD-canal Benkirane. Il s’en prend également au cabinet dirigé par Saâd Eddine El Othmani -aussi à la tête du PJD–, qui ne travaille pas. Il reprend ainsi à son compte, par opportunisme ou par conviction, l’évaluation faite dans cette même ligne par le Roi lui-même. Il critique la position pratiquement immobiliste de ce gouvernement et sans doute d’une partie de sa formation tournée vers la gestion de son «statut» actuel jusqu’aux élections de 2021. Il évacue cette approche et met en avant un «Plan B» d’échec au prochain scrutin, une option qui ne sera pas fatale. Il fait enfin référence à un autre registre, émotionnel celui-là, en faisant le procès du gouvernement lors de certains évènements dont la mort au mont Bouiblane du berger Hamid Baâli, bloqué dans la neige durant six jours.

Abdelilah Benkirane, tel qu’en lui-même, réactive les ressorts profonds de sa personnalité. Il ne se taira pas. Il se pose comme interpellateur national tout-terrain. Et il estime que la conjoncture actuelle et l’essoufflement du gouvernement El Othmani, empêtré dans des crises successives, lui donne des fenêtres de tir, tel un sniper. Il mesure aussi, sans doute, qu’il a des atouts personnels particuliers par rapport à tous les responsables de son parti ou ailleurs: sa popularité, son charisme, son sens de la communication et son engagement si peu carriériste, tranchant avec certains profils du PJD qu’il a même qualifiés de «baltagis».

En somme, un capital immatériel alors qu’il n’a aucun statut institutionnel, pas même celui de parlementaire, membre de la Chambre des représentants dont il a démissionné avec fracas dès le lendemain du scrutin d’octobre 2016. Il sera là pour l’agenda 2021 et il faudra compter avec lui pour sauver les meubles du PJD, le parrainage d’El Othmani pouvant être considéré comme une moins-value.

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