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BENKIRANE MÈNE LA DANSE

Malgré son charisme et sa popularité, le leader du PJD ne saurait se blanchir de sa responsabilité dans le malaise que vit le pays. Un véritable casse-tête pour le pouvoir.

D ifficile d’y voir clair, ces temps-ci, dans la conjoncture politique nationale! A-t-on affaire à ce que certains appellent un «séisme politique»? Mais tout d’abord, est-ce vraiment le cas? L’expression royale utilisée dans le discours du 13 octobre 2017, devant le parlement, n’at- elle pas été dénaturée? Le Souverain a bien parlé d’un «véritable séisme politique » mais dans un sens précis lié à tout un développement.

Il a ainsi prôné la nécessité de l’élaboration d’«une conception intégrée» d’un modèle économique; il a recommandé à cet effet une «approche participative … pour aborder les problématiques nationales majeures comme la révision de la Constitution et la régionalisation avancée»; et il a appelé que soient proposées «des solutions innovantes et audacieuses» pouvant «s’écarter des méthodes conventionnelles appliquées jusqu’ici, ou même à provoquer un véritable séisme politique».

“Séisme politique”
Ce qui veut dire quoi? Que c’est dans la perspective d’un projet de nouveau modèle de développement qu’il importe que tous s’attellent à réfléchir ensemble. Oser, innover, quitte donc à chambouler le mode de pensée actuel. S’il doit y avoir, le cas échéant, une secousse tellurique c’est pour identifier la nature et la portée d’une autre gouvernance des politiques publiques actuelles.

Cela dit, où en est-on une vingtaine de jours après ce discours? Des changements sont intervenus qui ne constituent pas un séisme politique. Quatre ministres démis, cinq anciens membres du gouvernement frappés d’incapacité pour des fonctions officielles futures, une quinzaine de hauts responsables sur la sellette, soit. Une purge. Une sanction aussi. Pas plus. L’on aurait été avisé de parler de «séisme» si l’une ou les deux chambres du parlement avaient été dissoutes; ou encore, s’il avait mis fin aux fonctions du cabinet El Othmani, nommé le 5 avril 2017.

Une purge, une sanction aussi
Au-delà de ce factuel, qui ne modifie pas les équilibres politiques actuels ni la configuration de la majorité, c’est sans doute une autre grille de lecture qui peut être mise en avant: celle du statut et du destin de Abdelilah Benkirane, Chef du gouvernement (2012- 2016) et secrétaire général du PJD. Il est mis en cause en sa qualité de chef du précédent Exécutif non seulement à travers les cinq anciens ministres qui en faisaient partie mais aussi parce qu’il n’a pas veillé à assumer ses responsabilités à propos des retards et des dysfonctionnements qui ont marqué le programme régional d’Al Hoceima–Manarat Al Moutaouassit. Précisément, sur ce point, qu’en est-il au vrai? Benkirane a répété qu’il en a été tenu à l’écart et qu’il en a pris connaissance chez lui, au journal télévisé du soir du 17 octobre 2015. Il faut ajouter que les conventions signées étaient pratiquement sous embargo jusqu’au jour de la signature. Seuls le ministre de l’Intérieur, Mohamed Hassad, le wali Mohamed Yacoubi et le président de la région, Ilyas El Omari, ayant les originaux en mains. Comme gouvernance, on a vu mieux! Surtout qu’il a été décidé qu’aucun projet ne devait être lancé dans les mois qui allaient suivre pour empêcher tout électoralisme; que les ressources financières seraient ainsi pratiquement bloquées; et que, de toute façon les 644 projets prévus par ce programme étaient annoncés pour une enveloppe globale de 6,6 milliards de Dh sans que personne ne s’attarde sur les conditions de leur faisabilité ni de leur réalisation. M. Benkirane est-il pour autant exempt de toute responsabilité? Ne devait-il pas, du fait de son statut, prendre en mains ce programme ou, à tout le moins, demander à ce qu’un suivi en soit fait au sein du gouvernement pour honorer les engagements pris en présence de S.M le Roi? Il n’en a rien fait, estimant sans doute que c’était là un chantier royal, relevant d’une sorte de domaine réservé qui ne pouvait s’accompagner de son intrusion ni même d’un droit de regard.

C’est précisément sur cette ligne qu’il faut appréhender tout ce qui s’est passé depuis un an, soit depuis le scrutin législatif du 7 octobre 2016. Son parti est arrivé en tête avec pas moins de 125 sièges, améliorant son score de novembre 2011 de 18 sièges. Le Roi a tenu à appliquer de nouveau les dispositions de l’article 47 en désignant comme Chef du gouvernement une personne issue de ce parti gagnant. Y avait-il un autre choix possible que Benkirane? Constitutionnellement, oui; politiquement, c’était extrêmement difficile. C’est qu’en effet le PJD, un mois avant ce scrutin, avait décidé de ne proposer que son secrétaire général, Chef du gouvernement sortant, pour cette responsabilité au cas où cette formation se classerait en tête. L’on s’est trouvé alors dans une situation particulière où la compétence royale –celle du nommer un Chef du gouvernement– s’est trouvée liée et qu’elle écartait l’éventualité d’un autre profil, sauf à ouvrir une crise politique…

Une situation pénalisante
Voilà bien une situation singulière marquée par plusieurs traits cumulatifs: celui du Mechouar qui ne privilégiait pas un deuxième mandat de M. Benkirane comme Chef du gouvernement; celui du souci d’éviter que ce leader de la formation islamiste conforte son statut et son rôle pratiquement structurants et régulateurs de la vie politique de 2011 à 2021! Il est vrai que devant un tel schéma c’est une pratique institutionnelle inédite qui se serait installée, à savoir une parlementarisation plus accentuée. Issu des urnes, M. Benkirane aurait eu un double mandat, installant alors le PJD au coeur de l’échiquier politique. Et puis, comment ne pas le relever: le charisme et la popularité de Benkirane étaient-ils encore acceptables et gérables durant cinq autres années alors que d’autres plans de travail concoctés dès 2011, sur la base du nouveau parti qu’était le PAM, ne pouvaient que se trouver remises de nouveau dans le tiroir des projets avortés?

Que faire alors? Désigner Benkirane comme Chef du gouvernement le 10 octobre mais ne pas lui permettre, par mille et un moyens, de former une majorité. Ce qui fut fait, avec tant de manoeuvres et de rebondissements durant six mois, le «diktat» auquel il ne s’est pas plié étant l’imposition de l’USFP de Driss Lachgar comme composante de la nouvelle majorité. Si tel était bien le dessein de départ, pourquoi avoir étiré ce blocage durant six mois? Une situation pénalisante pour l’économie nationale sans gouvernement et sans loi de finance, donc sans visibilité; pour la capitalisation démocratique, puisque la dynamique électorale était contrariée; enfin, pour la clarification des règles d’une bonne méthodologie démocratique.

La nomination d’un autre responsable du PJD, Saâd Eddine El Othmani, président du conseil national de cette formation, a paru vouloir corriger cette situation en se plaçant dans le cadre de l’article 47 alors que le Roi a tenu à préciser à cette occasion qu’il avait d’autres options.

Manoeuvres et rebondissements
Au plan constitutionnel, sans aucun doute: le Roi n’est en effet tenu de désigner un Chef du gouvernement parmi les membres d’un parti classé premier qu’au lendemain des élections. En dehors de ce cas, il retrouve toute la plénitude de ses attributions parce qu’il a à sa charge le bon fonctionnement des institutions constitutionnelles (article 42). Avec le nouveau cabinet El Othmani, l’hypothèque jusqu’alors prégnante de Benkirane était-elle surmontée? La réponse négative s’impose pour plusieurs raisons: celle de l’acceptation d’une majorité incluant l’USFP dont ne voulait pas Benkirane et qui ses à yeux était une «ligne rouge»; celle aussi d’une exclusion de Benkirane, le Roi rappelant à El Othmani, lors de sa nomination le 17 mars, qu’il voulait continuer à travailler avec le PJD; celle enfin de l’accréditation de la thèse d’une mise hors jeu de Benkirane. Ces préventions-là à l’endroit de Benkirane ont eu des effets au sein même de sa formation. Dans certains rangs de celle-ci, les accusations et les procès n’ont pas manqué: El Othmani qualifié de «Ben Arafa»; les ministres PJD traités de «traîtres» … Un climat de division qui a persisté et qui s’est polarisé de manière plus forte encore avec l’hypothèse d’un troisième mandat de Benkirane à la tête du PJD, lors du congrès prévu les 9 et 10 décembre 2017.

Le 15 octobre, voilà la commission interne de la réglementation et des procédures qui se prononce dans ce sens par un vote de 22 voix contre 10. Un amendement de l’article 16 des statuts qui ouvre un boulevard à Benkirane. Ce vote sera-t-il validé par le congrès dans six semaines? En tout cas, les dix ministres PJD y sont opposés et deux d’entre eux mènent une campagne «activiste » dans ce sens. Le débat a quitté les rangs internes du parti pour devenir public. Mustapha Ramid et Aziz Rabbah sont les plus mobilisés à cet égard. Quelle en sera l’issue? Les termes de cette question dépassant évidemment cette seule formation et débordant largement ailleurs. Reconduire Benkirane à la tête du PJD jusqu’à 2021 –année du prochain calendrier législatif– c’est se retrouver face à un leader conforté, jouissant du soutien total de son parti et prenant sa revanche si son parti l’emportait.

Un climat de division
C’est aussi fragiliser fortement El Othmani, actuel Chef du gouvernement et ses ministres –PJD et autres …-, confrontés à un leader du premier parti de la majorité ayant en mains de surcroit le premier groupe parlementaire de 125 députés, une base électorale importante et une liberté critique sur la politique du gouvernement; c’est, enfin, la minoration du leadership de Aziz Akhannouch et de ses trois alliés (MP, UC, USFP) mobilisés et unis pour contenir El Othmani et ses ministres et, partant, la place et le rôle du PJD.

Un boulevard pour Benkirane
Le prochain congrès du PJD va être décisif pour reprofiler le jeu politique dans un avenir prévisible. Si Benkirane n’est pas reconduit, une nouvelle donne va peser à cet égard, marginalisant Benkirane, qui n’aura plus que son verbe et sa communication pour se faire entendre et tenter de peser sur le déroulement de la vie politique: il sera là, et après? Mais s’il a un nouveau mandat, comment le cabinet El Othmani pourrait-il tenir durablement alors qu’il est déjà en difficulté depuis sa nomination: évènements d’Al Hoceima, rapport de la Cour des comptes, renvoi de quatre ministres… Nul doute que c’est dans cette perspective qu’il faut expliquer la vraie fausse démission de Ilyas El Omari du PAM. Le 7 août 2017, il a annoncé son départ; puis, le 22 octobre, un conseil national de son parti lui «impose» de continuer à exercer ses responsabilités.

Une volte-face qui laisse perplexe mais qui ne peut s’expliquer que par le souci de le remettre en selle en attendant l’issue du congrès du PJD. D’où la fixation d’un conseil national extraordinaire, trois mois après, en janvier 2018, un mois après… le congrès du PJD. Qu’en conclure? Comme on l’a déjà relevé, tout paraît donc tourner autour de Benkirane depuis octobre 2016. Déchargé du gouvernement, le serat- il aussi de la direction de son parti? Son spectre est là en tout cas et c’est par rapport à lui, à son rôle et à son avenir que les uns et les autres se positionnent depuis plus d’un an. D’où l’enjeu de son troisième mandat au congrès du PJD, lequel, dans l’une ou l’autre éventualité, aura fort à faire pour préserver son unité.

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