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Benkirane fait feu de tout bois

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L’ancien chef du gouvernement vole la vedette au congrès de la jeunesse du PJD

Abdelilah Benkirane a saisi l’occasion de sa prise de parole au congrès de la jeunesse PJD pour lancer des attaques tous azimuts. Mettant Saâd Eddine El Othmani dans l’embarras.

C’était prévisible! Abdelilah Benkirane ne pouvait continuer plus longtemps dans le mutisme. Le voilà en effet qui fait un retour médiatique et politique exceptionnel, le 3 février 2018, lors du VIème congrès de la jeunesse du PJD. Il a parlé pas moins d’une heure –c’était l’événement. L’autre orateur, Saâd Eddine El Othmani, chef de l’exécutif et secrétaire général de cette formation islamiste depuis le VIIIème congrès les 9 et 10 décembre 2017, a été éclipsé lors de ces assises.

A boulets rouges, M. Benkirane a pratiquement tiré sur tout ce qui bougeait à ses yeux: Aziz Akhannouch, Driss Lachgar et d’autres… Dès le début, il a donné le ton en relevant que le président du RNI a le droit de remporter les élections de 2021. Puis a suivi l’interpellation: «On aimerait bien savoir quelle voyante vous a dit cela, et qui vous en a donné la garantie, on est loin de 2021».

En faisant référence à une «garantie» éventuelle qui aurait été donnée à ce sujet, Benkirane enjambe l’optimisme affiché du leader du RNI pour mettre en cause un ou des acteurs tirant les ficelles, derrière le rideau. Rien de bien nouveau, donc, dans son discours politique; depuis des années, bien avant les élections législatives de novembre 2011, il avait déjà mis au point cette rhétorique articulée pratiquement autour de ces deux points: «Il y a nous et il y a en face et contre nous des forces hostiles».

Les gestionnaires et les politiques
Voici sept ans, lors du printemps arabe, il n’avait eu de cesse de dénoncer le modèle du RCD tunisien de Ben Ali ou du PND égyptien de Hosni Moubarak que le PAM fondé en 2009 aurait eu l’intention de répliquer au Maroc. La charge est lourde; elle va encore plus loin en se prolongeant sur des critiques touchant la personne même du président du RNI. Il l’invite ainsi à s’éloigner de la politique, lui qui a déjà «le gaz et l’argent»; il lui recommande dans cette même ligne de ne pas répéter «la triste expérience de ce fameux parti», allusion étant faite au PAM. Il s’interroge encore sur sa capacité à être un responsable d’un parti parce qu’à ses yeux «les hommes d’affaires sont meilleurs gestionnaires que les hommes politiques, c’est possible, quand ils gèrent leurs affaires et leurs sociétés». Avant de trancher: «Mais seuls les hommes politiques savent se comporter avec les citoyens ». D’une autre manière, n’est-ce pas là au final un procès d’illégitimité qui est ainsi instruit à l’endroit du responsable du parti de la colombe?

“Plus royaliste que le Roi”
Un autre parti a été également pris à partie, il s’agit de l’USFP. Le prétexte lui en est donné par la question de la réforme de la retraite des parlementaires. Il a tenu à préciser qu’il y était favorable en tant que «simple membre» de son parti, ce qui n’est pas le cas de «certaines parties de la majorité ». En direction de celles-ci, Benkirane a fait cette mise en garde: «Je veux dire qu’elles ne nous font pas peur».

Enfin, Benkirane n’a pas manqué de revenir sur ses rapports avec l’institution monarchique. Il a réitéré son attachement à S.M Mohammed VI: «Je suis royaliste, plus royaliste que le Roi… Je n’ai pas changé d’avis et il ne faut pas que vous changiez d’avis non plus, quelle que soit la situation». Dans le même temps, il a jugé utile d’appréhender et de baliser le champ et la portée de cet attachement: «Nous ne sommes pas des mokhaznis, les mokhaznis sont à Dar Al Makhzen…» M. Benkirane s’attache toujours à placer dans son discours les intérêts supérieurs du Maroc avant ceux de son parti. «Si le Roi nous dit de dissoudre le parti, nous le dissoudrons, mais c’est le Roi qui devra le dire et non les autres…». Là encore, il entend dissocier le Souverain de certains cercles de pouvoir connus pour leur hostilité à son endroit et à celui de sa formation islamiste. De tels propos ne pouvaient échapper à la réplique de la part des personnes et des partis ainsi incriminés. À Paris, où il tient des rencontres avec les MRE, Aziz Akhannouch n’a pas voulu monter d’un cran, préférant une sobre mise au point.

Inquiétude fondée
Il a ainsi précisé que son parti, à la différence d’autres, préférait «parler de projets de développement au lieu de perdre son temps à parler des personnes». Question éducationnelle et culturelle: «Nous sommes un parti de oulad nass». Les formations concernées (RNI, MP, UC, USFP) demandent d’ailleurs une réunion de la majorité sous l’égide du Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani, lequel est invité à clarifier sa position. Assume-t-il les déclarations de Benkirane? Va-t-il les démentir? En tout cas, la majorité actuelle est soumise à rude épreuve. Comment peut-elle entreprendre les réformes annoncées ou en cours alors que certains de ses segments n’ont pas le soutien ni la solidarité du Chef du gouvernement, secrétaire général du parti dont émanent précisément les critiques. Cette inquiétude est d’autant plus fondée que le même chef de l’exécutif a également infléchi son discours, lors du VIème congrès de la jeunesse PJD, en appelant à la «vigilance» contre les adversaires et en attirant l’attention sur son parti, qui serait visé. Comment tout cela évoluera-t-il à terme? Les différences et les clivages vont vraisemblablement s’accentuer dans l’application de la politique gouvernementale.

Sur des dossiers, sur des réformes, sur des arbitrages. Le réquisitoire fait lundi 5 février, au Parlement, devant le Chef du gouvernement, sur la question linguistique et sur le statut du français par le très conservateur député PJD, Abou Zaid El Idrissi, témoigne de profondes divergences couplées à des résistances. D’autres occurrences fourniront un nouveau terrain de dissensus entre les uns et les autres. De quoi fragiliser davantage un gouvernement déjà passablement ébranlé depuis huit mois…

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