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Benkirane dame le pion à ses adversaires

Un troisième mandat quasiment acquis pour le secrétaire général du PJD

La continuation de M. Benkirane n!est qu!une première étape nécessaire en vue de permettre au parti de retrouver sa vocation d!antan. Il s!agit là d!un retour aux bases, après plusieurs mois d!«errements».

Le 3 juin 2017, Abdelilah Benkirane faisait après près d’un mois et demi d’abstinence sa première apparition publique en recevant à son domicile au quartier des Orangers à Rabat les dirigeants de la jeunesse de son Parti de la justice et du développement (PJD). Le 15 mars, le roi Mohammed VI l’avait débarqué de son poste de chef de gouvernement désigné après son échec à former une nouvelle majorité -plus de cinq mois de blocage en tout et pour tout-, et, depuis, il s’était contenté d’assurer son rôle protocolaire de secrétaire général, avant de choisir carrément de se retirer des affaires en se rendant en Arabie saoudite pour Al-Omra. M. Benkirane allait-il donc bien tirer sa révérence comme beaucoup s’y attendaient? «J’ai pensé à me retirer complètement de l’action politique et partisane, confirmera- t-il ce jour-là à ses interlocuteurs. Mais j’y ai renoncé parce qu’on ne peut pas se retirer dans de telles conditions et qu’il est aujourd’hui important qu’on continue.»

Différences de vue
Plus de quatre mois sont passés depuis que le secrétaire général du PJD a tenu ces propos et, aujourd’hui et plus que jamais, ceux-ci prennent tout leur sens. Depuis ce 15 octobre, soit exactement sept mois jour pour jour depuis son limogeage -un clin d’oeil du destin?-, le voilà en effet pratiquement remis en selle après que la commission de la réglementation et des procédures du parti -qui relève du conseil national- ait décidé d’amender l’article 16 des statuts de la formation dans le sens de lui permettre de briguer un troisième mandat.

En effet, ledit article, dans sa précédente mouture, lui interdisait cela, lui qui en juillet 2016 déjà devait avoir passé le relais après deux mandats depuis 2008, si ce n’était le report du congrès ordinaire pour cause d’élections législatives. En d’autres termes, on peut d’ores et déjà croire, sauf circonstances extraordinaires, qu’il sera bel et bien encore élu secrétaire général en décembre, date du prochain congrès. En tout état de cause, il n’est pas le seul à penser au PJD «qu’on ne peut pas se retirer dans de telles conditions».

Beaucoup d’autres PJDistes n’étaient cependant pas de cet avis, et notamment les membres du parti disposant d’un portefeuille dans le gouvernement de Saâd Eddine El Othmani, qualifiés même de «courant des ministres». Ceux-ci en effet, à commencer par M. El Othmani lui-même -qui a de nouveau reconnu des différences de vue avec M. Benkirane après l’amendement des statuts-, n’ont cessé de donner de la voix depuis début 2016 déjà pour empêcher leur secrétaire général de poursuivre.

Un “coup d’État”
«Personne au sein du parti ne partage le souhait de Abdelilah Benkirane de voir son mandat de secrétaire général prolongé, » affirmera notamment M. El Othmani sur les ondes d’Al-Idaâ Al-Wataniyya. Aziz Rabbah, ministre de l’Énergie, des Mines et du Développement durable, aura même ces mots, pour le moins pleins de sens, en juillet dernier: «Nous ne sommes pas des adorateurs d’idoles.» En interne, les tensions sont telles que depuis la reprise des réunions du secrétariat général en juin après, donc, la retraite momentanée de M. Benkirane, les débats tournent souvent au vinaigre. «Nous nous sommes un peu crié dessus,» reconnaîtra d’ailleurs, à l’issue d’une réunion le 29 juin, l’ancien chef du gouvernement.

Il ne faut cependant pas s’y tromper: au-delà des querelles d’ego, ce sont deux visions du PJD, de son rôle et de la manière de parvenir à ses objectifs qui sont aux prises. D’un côté donc, il y a M. Benkirane, qui malgré d’avoir bien des fois courbé l’échine au cours de son mandat de chef de gouvernement (dans ses relations avec le Palais royal, pour être plus explicite) n’en est pas moins resté intransigeant sur certains principes. Ainsi, quand le secrétaire général du Rassemblement national des indépendants (RNI), Aziz Akhannouch, voudra lui imposer l’Union socialiste des forces populaires (USFP) en lieu et place de son allié istiqlalien, il se bornera toujours à refuser et préférera même se voir retirer la fonction qu’il a longtemps nourri le rêve d’occuper, car pour lui il s’agissait d’un «coup d’État» -ce sont ses propres mots- contre la volonté du peuple (qui avait élu son parti pour la deuxième fois de suite premier en octobre 2016).

«Je me sens serein parce que j’ai accompli ma mission,» confiera-t-il après coup. De l’autre côté, M. El Othmani -puisqu’il faut bien désigner un leader- est considéré beaucoup plus conciliant; trop même. À peine désigné le 17 mars chef de gouvernement, il ne rechignera d’ailleurs pas à s’ouvrir à l’USFP. S’il bénéficiera au départ de l’appui du conseil national et de M. Benkirane en personne -plus formel que réel dans les faits-, il ne manquera pas par la suite d’être désigné par le sobriquet de «Ben Arafa», en référence au sultan éponyme qu’avait installé le protectorat français en lieu et place du monarque légitime, Mohammed ben Youssef, futur Mohammed V.

Les débats tournent au vinaigre
La continuation de M. Benkirane n’est donc, de ce point de vue, qu’une première étape nécessaire en vue de permettre au parti de retrouver sa vocation d’antan. En effet, pour ses partisans, il s’agit là d’un retour aux bases, après plusieurs mois d’«errements » qui risquent de miner le parti à moyen terme, si ce n’est déjà le cas: à Beni Mellal comme à Agadir, lors des récentes législatives partielles, le PJD a, à chaque fois, essuyé de cuisantes défaites.

Quant aux récalcitrants, à savoir plus précisément les ministres, ils sont au fur et à mesure écartés de l’appareil, avec le quasi assentiment de tous. Ainsi, après avoir été mis en minorité en juillet au secrétariat général suite au ralliement de Mohamed El Hamdaoui, Jamaâ El Moâtassim, Abdelaziz El Omari et Saïd Khaïroun, qui sont pour le moins loin de leur être acquis et même des opposants à eux, ils viennent également de se voir retirer par la commission de la réglementation le droit de disposer automatiquement d’un siège dans ladite instance.

Retour aux bases
Preuve du vent qui est en train de tourner, M. Benkirane s’est même permis de reprendre les ministres, dans un message relayé ce 16 octobre par le site web du PJD, suite à leur indignation face au changement des statuts. M. El Othmani, qui avait affirmé le 8 octobre qu’il était prêt à se retirer du gouvernement si tel est l’intérêt de son camp après la défaite d’Agadir, a, lui, carrément eu le privilège d’une convocation par son secrétaire général. D’après les propos fuités par ce dernier, le chef du gouvernement se serait vu intimer l’ordre de ne plus reproduire à l’avenir de déclarations de cet acabit, car elles seraient de nature à renforcer l’image d’un parti qui privilégie ses intérêts étroits au détriment du pays. S’ils croyaient donc en avoir fini avec M. Benkirane, les ministres ont décidément vendu la peau de l’ours bien avant de l’avoir tué. «Les institutions sont au-dessus des personnes, quel que soit leur rang,» clame désormais le concerné, non sans enfoncer le clou.

Qu’en dira-t-on par ailleurs en haut lieu? Sans doute que l’idée de la continuation de M. Benkirane n’enchantera pas tout le monde. De part et d’autre, on devra sans nul doute, si la réélection du leader islamiste venait à devenir effective, mettre un peu d’eau dans son vin, et peut-être pourquoi pas repartir sur de nouvelles bases…

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