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Benkirane crache le morceau

Il compte s’octroyer un statut de vigie, de lanceur d’alerte, mais aussi de commandeur dans un système partisan décalé et souffreteux.

MUSTAPHA SEHIMI

Pour un retour, l’effet est optimal. Abdelilah Benkirane vient donc de frapper un grand coup médiatique et politique avec sa réunion de presse avec une quinzaine de journalistes –triés puisque quatre médias ont été écartés de la liste– samedi 2 février 2019, à sa résidence à Rabat. Durant deux heures et vingt minutes, il a utilisé pratiquement tous les registres pour se justifier, plaider, incriminer et dénoncer. Peu de monde a eu grâce à ses yeux. D’abord ceux qu’il n’a cessé de traiter de «menteurs» à propos du montant de sa retraite, de son patrimoine immobilier, de ses affaires. Il conteste tout, donne des détails, narre son long parcours professionnel et politique. À ses yeux, rien ne lui a été épargné –ni hier ni aujourd’hui.

Il est apparu touché, atteint même, par la campagne qui vient d’être orchestrée contre lui avec cette histoire de retraite qui lui a été accordée voici quatre mois par le Roi. Il rappelle qu’il n’a rien demandé; en même temps il insiste qu’il ne pouvait refuser cette décision du Souverain; il en est honoré. Il explique que, n’ayant pas de ressources propres, la sollicitude royale a été la bienvenue. Il pouvait demander depuis son départ de la direction du gouvernement, le 15 mars 2017, la retraite de droit commun accordée aux anciens premiers ministres et chefs de gouvernement, régie, elle, par des textes, à savoir 50.000 dirhams; comme bénéficient à hauteur de 39.000 dirhams les anciens ministres. Mais il ne l’a pas fait parce qu’il aurait fallu en faire la demande auprès du Chef en gouvernement en responsabilité, Saâd Eddine El Othmani. Il se serait alors fait violence! Et ce dernier n’a pas jugé utile de la lui accorder dès son investiture, Benkirane étant éligible au bénéfice d’une telle retraite. Sur son parcours, il a fortement mis en relief son bilan à la tête du cabinet (2012- 2016). Il revendique à ce titre de grandes réformes: régime des retraites, Caisse de compensation, social (veuves, revalorisation des petites retraites… ), rétablissement de l’autorité de l’Etat face à des mouvements sociaux et des sit-in d’occupation de bâtiments administratifs. Il les assume, avec leur coût d’impopularité parce qu’il fallait remettre le pays en marche après le printemps arabe. Précisément, dans cette même ligne, il insiste sur son engagement pour la stabilité politique en cette conjoncture d’il y a huit ans.

Il a également mis en avant sa position à l’endroit de la forme du régime. Il l’avait déjà annoncée, voici deux semaines; il l’a cette fois réitérée avec force à savoir le Roi qui règne et qui gouverne. Il s’oppose et rejette l’idée d’une monarchie parlementaire, colportée dans certains cercles. Durant ses fonctions passées, à la tête du gouvernement ou même auparavant, Abdelilah Benkirane n’avait jamais été aussi tranchant. Comment expliquer une telle prise de position? Est-ce le fruit d’une lente maturation intervenue après des responsabilités au plus haut niveau de l’Etat? Faut-il l’appréhender à un second niveau de lecture? Référence est faite ici à une sorte d’attente de retour sur investissement à l’adresse du Roi en escomptant qu’un statut stabilisé et normalisé sera –ou devra être– accordé à la formation islamiste qui a gagné son rang de premier plan dans le champ politique national et ce à travers les urnes.

En tout état de cause, Benkirane est sorti de la réserve qu’il avait dû s’imposer depuis près de deux ans, un purgatoire où il a dû se ronger les sangs, ne s’octroyant que quelques cartes postales de présence ou des sorties médiatiques calculées. Un retour annoncé et assumé en politique, mais pour quoi faire? Pour lui-même et en adéquation avec les ressorts les plus profonds de sa personnalité.

Il l’a reconnu en précisant qu’à son âge, et avec son cursus militant, il n’acceptait pas d’être «sali» par le mensonge portant atteinte à son honneur. Mais il y a plus. Nul doute que cette polémique sur sa retraite a cristallisé un état d’esprit, un allant, une volonté de servir son parti, son pays et son Roi.

Il sera difficile, pour les uns et les autres, de le mettre en équation et d’arriver à le cantonner dans une enclosure qui le rendrait pratiquement inaudible. Il compte s’octroyer un statut de vigie, de lanceur d’alerte mais aussi de commandeur dans un système partisan tellement décalé et souffreteux, miné par tant de contradictions, de divisions et de confusion de clivages, comptable au surplus pour ce qui est des six composantes de l’actuelle majorité d’un bilan gouvernemental passablement médiocre. Benkirane mesure qu’il a un créneau actuel et potentiel devant lui mais son avenir reste tout de même un chemin de crête.

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